Premières traversées d'Angers à la nage

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 481, novembre 2026

« Aussitôt, tels des grenouilles effarouchées par le bruit d’une pierre qui tombe dans l’eau, les concurrents piquent une tête dans la Maine et courageusement, aussi vite que leur science et leur entraînement le leur permet, se dirigent vers le ponton d’arrivée. » (« Le Cri d’Angers », 20 août 1911).

Un sport nouveau

Les premières sociétés sportives, créées dans la deuxième moitié du XIXe siècle, avaient pour but de développer la voile et l’aviron. Lorsque le Racing-Club angevin voit le jour en 1903, il souhaite se consacrer à tous les sports athlétiques. Premier club omnisports d’Angers, il inclut la natation, tout jeune sport encore peu pratiqué. On ne connaît d’ailleurs pour ainsi dire que la brasse. Les nageurs sont peu nombreux : ils ne s’entraînent pas, il n’y a pas de compétition. 

C’est donc par un véritable coup d’audace que le Racing-Club lance en 1907 la première traversée d’Angers à la nage, avec le concours des Sauveteurs angevins et d’Angers Nautique. Angers suit le modèle insufflé par Paris, Toulouse, Marseille… La période est propice au nouveau sport. Un mois avant la compétition naît le Swimming-Club angevin qui a, comme son nom l’indique, pour objectif unique la natation et le water-polo. 

Un manque de nageurs

Encore faut-il trouver un contingent de nageurs suffisamment résistants pour couvrir les 1 500 m de la compétition, depuis l’atelier de construction de bateaux Duchesne en Reculée, jusqu’aux bains de la Blancheraie (les Plages angevines) situés à l’extrémité de la rue Faidherbe, en aval du pont de la Basse-Chaîne. Victor Dauphin, chef de la rubrique sportive du « Petit Courrier », a raconté la difficulté : « Et je me souviens d’avoir, avec le père Brillet et Quilly, battu les quais, les rives de Reculée, interpellant les mariniers et les décidant à s’engager. » (« Le Courrier de l’Ouest », 31 décembre 1949).

L’épreuve est ouverte à tous les nageurs sur inscription payée un franc, reçue par Alexandre Créteau, président des Sauveteurs angevins. La course est disputée en deux catégories, professionnels et amateurs. Les nageurs sont suivis par une embarcation, fournie par eux ou par le comité organisateur, qui porte le numéro du nageur. Le maillot de corps est « rigoureusement exigé », indique « Le Petit Courrier ». 70 francs de prix seront distribués aux cinq premiers du classement professionnel. Les prix des amateurs sont offerts par des personnalités et de grands magasins d’Angers : le préfet, « Le Petit Journal », les Dames de France, les Nouvelles Galeries, le Palais des Marchands et Quignon-Rombach. Il s’agit souvent d’un objet d’art (statuette) ou d’une garniture de cheminée. 

La première compétition

En même temps doivent se disputer les championnats de fond de Maine-et-Loire, amateurs et professionnels, ainsi que différentes épreuves de plongeon. Au jour dit, le 28 juillet 1907, s’alignent tout de même 23 concurrents, principalement angevins, même si on relève la participation de Félix Peutat, de la Libellule de Paris, champion de France amateur 1903-1904. Le palmarès reste angevin. Le vainqueur de la catégorie professionnel est Lesage, maître-nageur des bains de la Blancheraie, qui effectue le parcours en 48 minutes. Il met tout de même huit minutes de plus que le vainqueur de la catégorie amateur, Houdemont, membre du Swimming-Club. La remise des prix s’accompagne d’un discours de Maurice de Farcy, président d’honneur du Racing-Club et engagé dans un grand nombre de sociétés sportives. 

Sous la direction de la Libellule angevine

L’initiative remporte un grand succès, mais n’empêche pas le Racing-Club de disparaître. La deuxième traversée est organisée le 19 juillet 1908 par un nouveau club, la Libellule angevine, toujours avec l’aide des Sauveteurs angevins et d’Angers Nautique. 7 nageurs participent à l’épreuve professionnelle, 10 à l’épreuve amateur, 13 pour le concours de plongeurs. La course est un peu plus longue, le départ ayant été donné plus en amont, au canal des fours à chaux. « Épreuve sensationnelle » note « Le Patriote de l’Ouest ». Joachim Quilly, futur président des Sauveteurs angevins, y gagne sa première traversée (en professionnel), victoire qu’il réitère cinq fois entre 1911 et 1920.

La Libellule angevine et les Sauveteurs angevins réussissent à maintenir la traversée jusqu’en 1911, malgré la faiblesse de leurs moyens, la municipalité leur marchandant une chiche subvention. À la fête annuelle des Sauveteurs angevins de 1911, Paul Cardi, leur vice-président d’honneur et administrateur du « Petit Courrier », s’en étonne. En 1910 et 1911, les organisateurs de la manifestation ont recours au soutien du journal « Le Cri d’Angers ». D’autres journaux apportent leur appui : « l’Auto », le « Journal », le « Plein Air ». Pour un départ cette fois donné 150 m en amont du pont de la Haute-Chaîne, avec une arrivée inchangée aux Plages angevines (bains de la Blancheraie), Quilly, le vainqueur de l’épreuve 1911, affiche un temps de 32 minutes 34 secondes. Sur ce trajet, ce sera le meilleur temps. Les chronométrages sont difficiles à comparer étant donné les variantes de parcours, mais aussi les conditions météorologiques. 

Aléas météorologiques

Aux extrêmes, la compétition de 1923 est annulée pour cause de sécheresse. La Maine est trop basse et les nageurs risquent de se blesser sur les rochers en passant sous le pont de Verdun. En revanche, le 1er septembre 1912, les nageurs doivent affronter le mauvais temps : 

« Il fallait un certain courage et une certaine endurance pour affronter l’eau glaciale et cette température quasi sibérienne fut fatale à beaucoup qui durent renoncer. Les années se suivent et ne se ressemblent pas. L’an dernier, l’eau était basse et calme, la température ambiante sénégalienne. Cette année, la Maine, en croissance depuis plusieurs jours, était houleuse et cette houle retardait beaucoup les concurrents. » 

Souvent, le vent d’ouest et les vagues ralentissent la course. Mais il arrive aussi que la Maine soit en crue, comme en 1932, et que le courant soit rapide. Tous les temps affichés jusqu’alors sont largement battus. Lors d’un essai quelques jours avant la compétition en juillet 1932, un nageur parti de la péniche du SCO devant l’usine électrique met seulement 25 minutes pour atteindre les Plages angevines. 

Chaque année, la traversée s’achève par un programme de diverses exhibitions : concours de plongeon, démonstration de nages de courses nouvelles proches du crawl, match de water-polo. Pour la 5e traversée, en 1911, les Angevins ont droit pour la première fois à une attraction sensationnelle : le sac de Monte-Cristo, exécuté par le nageur régional Marçais. 

Inscrite dans le mouvement fédéral

À partir de 1912, la traversée est prise en main par « Le Petit Courrier » de Paul Cardi, sous la direction de Victor Dauphin qui assure toute l’administration de la manifestation, même si les Sauveteurs angevins apportent leur concours. L’épreuve est interrompue pendant la Première Guerre mondiale. Elle reprend en 1919 dans le même cadre, mais les temps changent. À partir de 1920, elle fait partie du Comité de l’Atlantique de natation et dès 1921 adopte les règlements édictés par la Fédération française de natation et de sauvetage créée en novembre 1920. C’est désormais la section de natation du nouveau Sporting Club de l’Ouest (SCO) qui est chargée de l’organisation, quoique toujours avec le concours du journal « Le Petit Courrier ». Avec l’introduction des nages modernes et la multiplication des compétitions, les nageurs augmentent en nombre et en force. Les palmarès se partagent entre nageurs angevins et clubs régionaux dont la participation est accrue : Neptune Club de Nantes, Goélands de Saint-Nazaire, Union sportive de Châtellerault, Pingouins de l’Huisne (Le Mans), Association sportive de préparation olympique (ASPO) de Tours. Le succès de la manifestation est renforcé par la fondation d’un challenge d’émulation et d’encouragement offert par le député de Maine-et-Loire Edmond Boyer. Le challenge Cointreau lui succède en 1935.

De jeunes nageuses

A partir de 1922, une catégorie « dames » est ouverte. Y participent des jeunes filles appartenant à Stella-Sports ou au SCO natation. Au début, leur parcours est un peu moins long, commençant généralement au pont de la Haute-Chaîne. Dans les années 1930, elles partent seulement quelques minutes avant les hommes. Le 6 août 1922, les quatre premières concurrentes, appartenant à Stella-Sports, se lancent dans l’eau glacée et font face à un vent fort. « Peu d’observations sur cette course, écrit Victor Dauphin dans son compte rendu du « Petit Courrier », sinon qu’elle représenta un effort athlétique des plus remarquable pour une jeune femme et démontra leur entraînement supérieur ». Trois parviennent à l’arrivée : Mlle Dalbavie en 46 minutes 30 secondes, Mlle Cauleth en 53 minutes 10 secondes et Mlle Casteuble, qui n’a pas été chronométrée. Dès lors, quelques nageuses s’inscrivent chaque année. 

En 1937 apparaît une jeune concurrente, Jacqueline Pertus. « Toute menue », à 13 ans, elle participe à sa première traversée et termine brillamment pour son âge 56e sur 67 concurrents, tous des hommes plus âgés et autrement taillés physiquement, à l’exception de deux autres jeunes filles, Mlle Charpentier (de Choisy-le-Roi, 24e) et Mlle Lepage (du SCO d’Angers, 26e). J. Pertus participe aux traversées suivantes (1938-1939) et les remporte dans sa catégorie en 1945 et 1947. À partir de 1959, elle fait carrière à la piscine de la Baumette, très appréciée comme maître-nageuse et chef de bassin.

Dans l’entre-deux-guerres

C’est la grande époque de l’Angevin René Le Nénaon, membre du SCO, qui remporte six fois l’épreuve entre 1928 et 1936. Plus que jamais la course est l’objet de la ferveur populaire. Si en 1913 « Le Petit Courrier » semble enfler quelque peu le chiffre des spectateurs, allant jusqu’à 10 000, il est certain que la traversée attire chaque année plusieurs milliers de personnes, d’autant que deux grandes épreuves se déroulent en même temps : la traversée d’Angers (environ 2 000 m) et le championnat de grand fond de l’Atlantique (3 000 m). En 1922 par exemple, sans compter les spectateurs massés sur les ponts et quais, on pouvait estimer à 3 000 le nombre des personnes qui ont assisté à l’arrivée de la course aux Plages angevines.

La traversée d’Angers à la nage a hissé la natation au rang de sport populaire et indispensable. En 1907, seule dans le département, Angers possède quelques nageurs. En 1935, la natation y est en plein essor, mais aussi à Segré, au Lion-d’Angers, à Seiches, Durtal, Saint-Georges-sur-Loire… Encore Angers, comme le souligne Victor Dauphin dès 1922, serait-elle mieux pourvue si ses meilleurs éléments ne partaient pas vers les villes disposant de piscines permanentes fonctionnant toute l’année. 

La tradition reprise et revisitée

Après une nouvelle interruption pour cause de guerre, entre 1940 et 1944, l’épreuve reprend en 1945, mais ne retrouve pas l’enthousiasme ni l’ambiance d’avant-guerre en raison de l’amoindrissement du parcours. La traversée tombe dans le grand sommeil en 1948. Mais tant est grande la nostalgie de cette belle épreuve, qu’elle ressuscite à plusieurs reprises, avec des variations de forme. En 1958 et 1966, la tradition est reprise. En 1980, c’est une traversée du lac de Maine ; de 1983 à 1986, un tour du lac de Maine. Dans les années 2002-2015, l’Aquarius-Club d’Angers organise une descente de la Maine à la nage depuis le port de l’île Saint-Aubin jusqu’au club d’aviron près du pont de la Haute-Chaîne. En 2017-2018, en lien avec Tout Angers bouge, le club met en place une variante, le tour de Maine, du quai Ligny au pont de l’Atlantique, aller et retour. Depuis 2022, le club Notre-Dame-des-Champs Angers subaquatique et le Comité départemental de la Fédération française d’études et de sports sous-marins ont modernisé la traversée : la descente de la Maine à la nage se fait désormais avec des palmes.