Le premier jardin public

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers, n° 445

Jusqu’au XVIIIe siècle, il n’existe que des jardins privés. Le développement de la botanique amène alors la création de jardin « de sociétés ». C’est d’abord le petit jardin botanique du Tertre Saint-Laurent, aménagé dans les années 1750 par les professeurs de la faculté de médecine pour leurs étudiants. Puis, rue Bressigny, le jardin de la Société des botanophiles, fondée en 1777. Transféré en 1789 dans le quartier Saint-Serge sur un terrain plus vaste et mieux arrosé, il est à l’origine de l’actuel jardin des Plantes. Bien qu’ouvert au public au début du XIXe siècle, c’est essentiellement un jardin d’étude. Quant au jardin de la Préfecture, tracé par André Leroy en 1834, il doit être plutôt considéré comme un jardin privé. Par faveur préfectorale, il est ouvert au public de 1848 à 1931.

Sur le Champ de Mars

Le premier véritable jardin public est une heureuse conséquence de la création du service des eaux de Loire en 1855, puis de la tenue en 1858 de la sixième exposition agricole, industrielle et artistique d’Angers. Face à l’hôtel de ville s’étendait un espace aride et désolé : le Champ de Mars. S’y déroulent manœuvres militaires, foires et fêtes. Mais en temps ordinaire, cet endroit empêche finalement la population de profiter de la promenade des mails (avant-mail et grande allée, actuelle avenue Jeanne-d’Arc). « C’est qu’avant d’y arriver, comme l’écrit Louis Tavernier dans le « Journal de Maine-et-Loire », il faut traverser, sous les rayons ardents du soleil, au milieu des flots de poussière soulevés par un vent toujours sensible et souvent violent, le vaste espace découvert qui sépare le boulevard de l’avant-mail. On préfère donc rester sur les boulevards. »

Ce point haut de la ville est tout naturellement proposé pour l’établissement du principal réservoir de distribution de l’eau de Loire. À l’origine, il devait être à ciel ouvert… Mais l’évaporation aurait été intense lors des chaleurs et l’eau souillée par toutes sortes de corps étrangers. On le divise donc en deux parties : un réservoir souterrain couvert de voûtes annulaires en briques reposant sur des murs circulaires percés d’arcade ; un grand bassin de jardin public à l’air libre, placé dans l’axe de l’avant-mail, ainsi rapproché du boulevard. Le bassin serait orné en son centre d’une fontaine d’eau jaillissante. Ce projet de Jules Dupuits, ingénieur des Ponts et Chaussées à Paris, auparavant en fonction en Maine-et-Loire, séduit le conseil municipal qui l’adopte le 15 novembre 1854. Il promettait « d’être d’un bel effet » et « produirait un embellissement général manifeste », ce qui n’aurait pas été le cas si l’on avait choisi le petit Champ de Mars (future place Lorraine) ou l’avant-mail lui-même, un moment envisagés, endroits plus resserrés ou reculés.

Une fontaine ornementale

Le 8 août 1855, sur proposition du maire, le conseil décide à l’unanimité d’acquérir la fontaine monumentale en fonte du Val d’Osne, alors présentée par son auteur, le maître de forges Barbezat, au centre de la grande galerie de l’Exposition universelle à Paris. La fontaine est installée en février 1856 et les essais d’eau se font en mars-avril. Il faut remarquer que, pour la presse, il semble acquis qu’un jardin doit l’entourer. Le « Journal de Maine-et-Loire », dans sa demande de transfert du marché aux fleurs autour de la fontaine, écrit dès le 26 mars : « Il nous semble que lorsque le jardin de la Fontaine sera planté, nul endroit ne serait plus propice : espace spacieux, eau en abondance, rien ne manquerait pour tenir les plantes en bon état pendant l’exposition et les promeneurs pourraient examiner les fleurs à leur aise, circuler sans être coudoyés par la foule qui ne cesse d’encombrer les contre-allées du boulevard de la Mairie. »

L’exposition de 1858

Il faut attendre juin 1858 pour qu’un premier jardin soit planté, à la faveur de la sixième exposition nationale d’Angers. L’horticulture est plus spécialement placée autour de la fontaine. Les plans sont dressés par l’architecte Auguste Bibard. Les entrepreneurs Henri-Théophile Trottier (ferblanterie-lampisterie) et Charles Raynaly (menuiserie en bâtiment) réalisent les bâtiments provisoires. La manifestation remporte un grand succès. Le jardin devient le rendez-vous préféré de la société angevine, à qui l’on offre des concerts parmi les arbustes, fleurs et gazons qui rappellent « ceux des parcs de Paris et de Londres » (Arthur de Cumont, 25 janvier 1859). Aussi quels regrets unanimes lorsqu’en juillet le Champ de Mars retourne à sa nudité. La municipalité en est convaincue : il faut créer un jardin permanent. Elle attend qu’on lui fasse des propositions. Elles viennent vite. De la part des entrepreneurs de l’exposition, Trottier et Raynaly et du directeur du théâtre, Auguste Rouff. Les premiers se chargent de l’exécution moyennant l’avance des 60 000 francs nécessaires, quitte à émettre des actions. La somme produira des intérêts annuels de 5 % et la Ville garantit le remboursement du capital sur dix ans. Le second propose d’exploiter le jardin en donnant fêtes et concerts dont le produit serait affecté au paiement des intérêts, au remboursement du capital et à l’entretien du jardin.

Le conseil municipal du 25 janvier 1859 donne son accord. Les traités sont passés en février. L’architecte Bibard établit plans et devis. On en conserve trois. Aucun ne s’élève à la somme convenue : ils s’échelonnent de 70 à 90 000 francs. Les travaux sont importants : grille de 520 m entourant le jardin, deux pavillons permanents et un « salon de glaces » éclairé au gaz, orchestre mobile en bois pour les concerts… Le sol est inégal, il faut aplanir, défoncer, défricher, apporter 2 848 m3 de bonne terre, 300 m3 de sable pour les allées, 200 kilos de graines de gazon. André Leroy se charge des plantations, offre arbres et arbustes, dont quatre superbes magnolias.

Ouvert le 25 mai 1859

Le jardin du Mail voit le jour en quelques mois, entre février et mai 1859. Il devait ouvrir au public le 15 mai, date fixée par un arrêté du maire du 7. Un léger retard repousse l’inauguration au 25, avec un premier concert. Le journaliste Louis Tavernier a beau jeu de souligner que « c’est un peu improvisé ». Au conseil municipal du 4 juillet, le maire annonce que « le jardin public de l’avant-mail est entièrement terminé ». Des remerciements sont votés à l’adresse d’André Leroy, « qui a bien voulu se charger de l’installation complète de ce jardin, dont tout le monde est à même d’apprécier la belle ordonnance. […] Grâce à ses soins, quelques difficultés d’exécution éprouvées au commencement de l’opération ont pu être aplanies promptement. »

Le montant des travaux se trouve dépassé de plus de 16 800 francs, par suite d’aménagements supplémentaires et de changements effectués sur ordre de la municipalité et à la demande du directeur du théâtre : grille de l’extrémité de l’avant-mail, vers l’avenue exécutée en ligne courbe et non en ligne droite ; orchestre démontable de 120 musiciens au lieu de 60 ; guérite demandée par le directeur du théâtre pour le personnel des tourniquets lors des concerts payants ; plantations plus considérables ; achat de chaises ; cabinets d’aisance doublés. En revanche, un seul pavillon permanent est construit, celui du concierge. Les crédits du second sont reportés sur le « salon de glaces » (café-glacier).

Première saison difficile

Les comptes présentés par les entrepreneurs du jardin public, d’après les procès-verbaux de réception des travaux par Bibard, sont donnés pour vérification à l’architecte Dusouchay. Ses annotations pointilleuses et désobligeantes hérissent Bibard et ne pointent en fin de compte qu’une différence totale de 2 641,15 francs sur le métré et diverses appréciations de prix. Suffisamment toutefois pour que la commission municipale du jardin demande une réduction de prix aux entrepreneurs. Les travaux sont approuvés définitivement par le conseil municipal le 12 mars 1860. Le plus malheureux de l’affaire, c’est que la combinaison financière mise en place s’écroule. Les entrepreneurs Trottier et Raynaly sollicitent un remboursement anticipé du capital. Leur créance sur la Ville est finalement rachetée par le maire René Montrieux en 1862. D’autre part, le succès escompté n’est pas au rendez-vous, en partie du fait des intempéries de la saison 1859. « Cette entreprise, dont les résultats ont été malheureux, m’a fait éprouver un déficit de 7 000 francs », écrit A. Rouff au maire, le 1er mars 1860. Le limonadier du café-glacier ne fait pas fortune non plus, à tel point qu’il demande un nouveau bail sans paiement de loyer. Il faut dire que la Ville, sans doute pour ne pas concurrencer les autres cafés et éviter l’alcoolisme dans un jardin public, avait interdit un grand nombre de consommations, champagne, whisky, alcools forts, liqueurs diverses. Et c’était un café-glacier où l’on ne pouvait servir de café…, à moins qu’il ne soit glacé !

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