Premiers arbres de la liberté

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 446

Symbole entre tous : l'arbre. Arbres consacrés aux dieux dans l'Antiquité : le chêne à Jupiter, le tilleul à Vénus, le laurier à Apollon. Arbres sacrés des Gaulois : les chênes. « Arbres de mai » plantés le premier jour de ce mois, en signe de renouveau printanier. Mais ces « mai » étaient sans racines.

La Révolution les transforme en arbres de la liberté et les enracine dans les villes étroites et noires de l'époque. L'idée des arbres d'alignement fera ensuite son chemin avec les progrès de l'urbanisme. Aujourd'hui, plus de 16 000 arbres d'alignement bordent places et rues angevines…

Le premier arbre de la liberté paraît avoir été planté par le curé de Saint-Gaudent en Poitou, près de Civray, dans la Vienne. En mai 1790, ce prêtre patriote a l'idée de planter un jeune chêne sur la place du village en l'honneur de la nouvelle municipalité. Le geste est partout imité. L'arbre rituel, orné de rubans « à la nation » (tricolores) est déjà érigé à soixante mille exemplaires en mai 1792. Plus de deux cents ombragent Paris.

Premier arbre de la liberté

Angers n'en avait pas encore. Le premier est planté à l'initiative de la société des Amis de la Constitution, le 1er juillet 1792. En grand cortège, musique militaire en tête, on se rend d'abord dans les prairies de la ci-devant abbaye Saint-Nicolas. Le maire y prononce un discours « sur l'avantage de la liberté et de l'égalité ». « Tous les citoiens ont répété le serment de « vivre libre ou mourir », des cris de « vive la liberté, l’égalité, la nation et le genre humain » ont été répétés avec antousiasme [sic]. » Les drapeaux de la garde nationale, les tambours ont été suspendus à l'arbre de la liberté. La garde nationale a assemblé des faisceaux d’armes, « tous les citoiens réunis ont formé des danses et jeux, qui respiroient l'ivresse la plus pure : celle de l'égalité » (relation de la fête dans les délibérations du conseil municipal). Retour sur le soir place de la Commune (place Louis-Imbach), où le président des Amis de la Constitution, Guillier, prononce un discours. L’arbre est planté, non au milieu de la place, mais - selon l'idée de la municipalité, afin qu'il se voie mieux - sur l'ancien clocher de Saint-Michel-du-Tertre (emplacement du jardin du Muséum). Pour cela, il a fallu une barre de fer « considérable » et des haubans dont le prix est encore à acquitter par la municipalité, en décembre.

Le culte des symboles révolutionnaires se poursuit avec la plantation, le 24 février 1793, d'un second arbre, cette fois « de la fraternité », place du Ralliement, en hommage à Michel Lepeletier, député de la Convention assassiné le 20 janvier 1793 pour avoir voté la mort du roi.

Angers prise par les Vendéens en juin 1793, ces arbres sont vite sciés. Lorsque les Républicains réintègrent la ville le 4 juillet, les citoyens Mamert-Coullion, commissaire du département de Maine-et-Loire et Béraud, chef de bataillon de la garde nationale, font assembler le conseil général de la commune pour lui demander de siéger en permanence et l’informer de la situation. Ils disent « qu’à leur arrivée en cette ville, ils ont fait ôter les drapeaux blancs placés sur la tour de l’horloge de la maison commune et sur le clocher de l’église de la Trinité, qu’ils ont replacé le drapeau tricolore et fait replanter l’arbre de la liberté sur la place de la Commune et sur celle de l’Égalité » (ci-devant place Monsieur, à l’entrée de la rue Saint-Aubin).

La grande fête du 20 pluviôse an II

Après la mise en déroute des Vendéens lors du siège de la ville des 3 et 4 décembre 1793, la municipalité décide d’une grande fête pour marquer la victoire : « Vous l’avez donc réellement éprouvé, la Montagne* a sauvé la patrie… Républicains…, élevons à l’objet de nos vœux un monument digne de ses bienfaits, plantons un arbre à la liberté sur la place de la Commune… » (délibération du 6 février 1794).

Il fallait replanter dignement l’arbre déshonoré par « la hache infâme des brigands »… Des commissaires sont nommés. Ils devront se procurer « un chêne vivant ». La solennité se déroule le 8 février 1794 (20 pluviôse an II). Une « promenade patriotique » conduit à travers la ville les bustes de Brutus, Franklin, Jean-Jacques Rousseau, Lepeletier et Marat, jusqu’à la place de la Commune où un immense brasier de titres féodaux et honorifiques conclut le cortège, tandis que « l'arbre à jamais vivant de la liberté » est mis en terre, cette fois au milieu de la place. « Cet arbre saint planté, sa tige superbe élevée vers le ciel qui semble déjà étendre ses rayons salutaires pour le garantir des injures de l’air, tous les corps constitués se sont séparés au son d’une musique guerrière et des chants d’allégresse que les échos reportaient au loin et le reste de la journée a été passé en danses et dans les plaisirs où régnait la plus douce liberté et la plus sainte égalité. »

Dans un récit manuscrit relatant les faits d’armes de la garde nationale d’Angers, l’ancien relieur Berthe a évoqué le souvenir des grandes fêtes révolutionnaires. Trois d’entre elles, écrit-il, sont restées gravées dans sa mémoire : celle de Beaurepaire en octobre 1792, la fête des Victoires en nivôse an II et celle de la plantation de l’arbre de la liberté sur la place de la Commune, le 20 pluviôse an II.

En marge du compte rendu de la fête, dans le registre des délibérations municipales, le greffier a laissé ces touchantes annotations : « Cet arbre, mesuré à six pieds de terre le 11 ventôse an 5e, avait dix-sept pouces trois lignes de circonférence [environ 46,5 cm]. 1er mars 1797.
Le 3e jour complémentaire an 10e, il avoit à la même hauteur de terre vingt-trois pouces et demi [environ 63,5 cm] de circonférence » [20 septembre 1802].

Dès mars 1794, l’arbre est protégé par une « enceinte de bois octogonale » d’environ 1,30 de haut. On s’en préoccupe beaucoup. En mai 1798, la municipalité s’inquiète des chevaux que l’on attache à cette barrière de protection pendant toute la durée des marchés : leurs urines risquent de faire périr l’arbre. Tous les animaux qui seront trouvés là seront donc conduits en fourrière.

En sursis

La symbolique de l’arbre de la liberté est cultivée à chaque grande fête patriotique, notamment aux fêtes de l’Être suprême, de la Souveraineté du peuple et du 10 août. Sous ses rameaux s’élève un autel de la patrie. Un nouvel arbre est érigé pour la fête de l’Être suprême (8 juin 1794) sur les quinconces du Mail. D’autres arbres sont plantés, au château (20 mars 1794) et dans les communes de Saint-Augustin et de Saint-Léonard. Mais ces derniers sont abattus une belle nuit de mai 1797.

Les arbres de la liberté sont en sursis. Un arrêté du 20 mars 1800 introduit un autre type de symbole : les colonnes départementales, pour honorer la mémoire des soldats morts pour la patrie et la liberté. Le préfet en pose la première pierre à Angers, place du Ralliement, le 14 juillet 1800. Mais l’éloge de la liberté s’efface devant celui du premier consul. Les événements politiques du XIXe siècle ne laissent aucune chance aux arbres de la liberté. Après 1802, on n’en entend plus parler.

Ils ne devaient ressurgir qu’en 1848, de façon éphémère : l’arbre, planté le 16 avril sur les quinconces du Mail, est déjà retrouvé scié au matin du 9 février 1851… Il faut attendre ensuite le bicentenaire de la Révolution française : l’un d’eux, un tilleul cendré, est planté le 21 mars 1989 devant la bibliothèque municipale. Dernièrement, dans le cadre du budget participatif, un arbre de la liberté a été placé au jardin des Plantes. Espérons que ce magnifique spécimen de chêne rouge du Texas vieillisse sereinement !

*Groupe politique composé des révolutionnaires les plus radicaux.

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