La première zone de loisirs

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 442

Années soixante. Angers s’étend au nord (Monplaisir), puis au sud (la Roseraie). La population augmente de plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Elle a besoin d’activités qui compensent les contraintes de la vie moderne. En même temps, les nombreuses opérations d’urbanisme de la Ville – parc des sports de la Baumette, future station d’épuration, travaux de voirie – réclament de plus en plus de remblais. La conjonction de ces deux phénomènes aboutit à la création de la zone de loisirs du lac de Maine, sur la rive droite du fleuve, à l’ouest de la ville, au moment où les sports nautiques connaissent un extraordinaire développement en France et en Europe du Nord.

D’abord un plan d’eau

Des sondages entrepris en 1963 dans les prairies d’Aloyeau révèlent la présence d’épaisses couches de graves sous l’argile de surface. Leur exploitation financera le creusement du lac de Maine. Le 27 février 1964, le conseil municipal décide l’acquisition des terrains et la réalisation d’un plan d’eau. Un contrat d’études est passé le 11 décembre 1964 avec la Société d’équipement du département de Maine-et-Loire (Sodemel) pour définir un programme d’aménagement qui fait du plan d’eau un véritable parc de loisirs. Les équipements doivent être de trois ordres : de sports et loisirs, culturels et socio-éducatifs, d’hébergement. Le projet grossit. L’étude générale de la Sodemel est approuvée par le conseil du 5 juillet 1965 qui lui confie l’avant-projet et désigne comme architecte Eugène Beaudouin, parisien, pour étudier, non seulement le plan d’eau, mais aussi les coteaux environnants, au nord-ouest de la route de Pruniers. Le projet d’une ville nouvelle germe, adossée au parc de loisirs.

Puis une ville

Une zone d’aménagement différé (ZAD) est créée en 1967, sur les trois communes d’Angers, Bouchemaine et Beaucouzé. Elle est transformée en zone d’aménagement concerté (ZAC) en 1972, de 6 000 logements. Jean Turc et Auguste Chupin, président de la Sodemel, veulent en faire une véritable ville nouvelle, avec tous les attributs d’une grande ville. Quand le ministre de l’Équipement Olivier Guichard décide en 1973 de limiter les ZAC à 2 000 logements, tous les plans doivent être revus. L’opération est scindée en trois : la ZAC centre de secteur, la ZAC Mollière et celle du Lac-de-Maine. Le projet est de nouveau modifié par la nouvelle municipalité Jean Monnier en 1977, qui ne veut pas entendre parler de « Ville du Lac », afin de ne pas concurrencer le centre-ville traditionnel.

À la hollandaise

Les premiers plans précis de la zone de loisirs sont remis par l’architecte en février 1969. Elle s’étend sur 326 hectares entre le boulevard du Bon-Pasteur et les lotissements de Pruniers et comprend quatre parties : le plan d’eau de 110 hectares ; trois îles de 43 ha ; une plage d’agrément de 70 ha ; une longue plate-forme de 103 ha à l’abri des inondations, destinée à recevoir les équipements. Ceux-ci sont très nombreux, et plus encore sur le plan-masse de mai 1971. La zone s’inspire du modèle hollandais : jeux et activités variées où tout est ouvert à tous. D’amont en aval, on trouve théâtre d’eau et de verdure, aquarium, location de barques et pédalos, jardin d’eau, piscine et pataugeoire, courts de tennis, campings, centre d’hébergement (ex projet d’auberge de jeunesse), plage, parc d’attraction avec village d’indiens, tour d’observation, escalade, jeux d’enfants, mini-golf, guinguettes et échoppes, base nautique et centre de voile, zoo, poney-club, bowling, foyer, restaurant et motel sur une île, centre d’équitation. Une étude de 1970 prévoit même la création d’une maison des jeunes et de la culture. Un petit train relie tous ces équipements. Au nord de la voie express vers Nantes doivent prendre place, du nord au sud, le complexe sportif universitaire, un parc des expositions devant remplacer la place La Rochefoucauld trop exiguë et un miroir d’eau destiné au motonautisme.

Réalisme

Ce programme initial est annulé en octobre 1971. Le nombre d’équipements n’est pas en rapport avec la superficie disponible. On craint qu’ils ne suscitent des problèmes de gestion. Les éléments « jeux et détente » sont supprimés. Le directeur départemental de la Jeunesse et des Sports, Sulzbach, adepte du pur sport dans la nature, provoque aussi l’élimination de tous les commerces. Les responsables du Cercle de la Voile d’Angers, basé en Reculée, ne sont pas très enthousiastes. À la première rencontre avec Dominique Brière, chargé de l’opération d’aménagement à la Sodemel, qui souhaitait les associer, il se voit répondre que ce projet de lac ne présente guère d’intérêt, car il n’y aurait pas de vent…

L’architecte Beaudouin s’efface peu à peu au profit de l’agence angevine Mornet qui remodèle ce qui reste des bâtiments prévus : le Centre nautique et le centre d’hébergement, auxquels on ajoute le Centre de formation du personnel communal, transféré en 1978 de la rue des Arènes. Beaudouin avait prévu un club nautique très plat. Tout en horizontales, il avait un air polynésien. Philippe Mornet réussit à convaincre le maire et Auguste Chupin de créer un signal au bord de l’eau. La base nautique aura la forme d’une pyramide, évoquant des voiles de bateau. De l’autre côté de la voie express, le parc des expositions finit par disparaître des plans après 1974, faute de remblai disponible. Le plan d’eau pour le motonautisme est également abandonné, de sorte que l’emplacement de l’actuel parc de Balzac reste en friche encore pour trente ans. De ce côté, seul le complexe sportif est réalisé (1973-1980), actuel stade du Lac-de-Maine.

Un chantier de treize ans

Le premier coup de pioche du plan d’eau est donné le 7 août 1969, avec les travaux de préparation de la gravière. Le chantier est titanesque. Il s’agit d’exploiter 3,5 millions de m3. Au début, les engins travaillent nuit et jour. La société Bec, de Clermont-l’Hérault, est chargée de décaper les couches superficielles de terre sur l’emprise du futur lac. Elle doit aussi réaliser des modelés de terrain avec des engins de terrassement habituellement utilisés pour les chantiers autoroutiers. En 1972, une convention de foretage est passée avec la Samat (Société angevine de matériaux) pour l’exploitation de la gravière, moyennant redevance en fonction des quantités extraites. Le chantier commence avec des moyens terrestres, puis la Samat fait venir une drague en créant une ouverture sur la Maine. L’entreprise dessert les centrales à béton et chantiers routiers en matériaux variés. À Angers, les boulevards de Lattre-de-Tassigny et Albert-Camus sont ainsi fondés sur un mélange ciment et grave du lac de Maine. Au final, le creusement du lac de Maine est une opération blanche pour les finances locales, la redevance ayant couvert les frais du marché passé avec la société Bec.

Alors que la gravière reste en exploitation jusqu’en 1980, se déplaçant progressivement vers Pruniers, la zone de loisirs ouvre petit à petit au public. Le comportement de l’eau est très finement étudié en 1970 au laboratoire hydraulique EDF de Chatou. Un modèle réduit du site est mis au point pour analyser les problèmes d’envasement, de courants, d’auto nettoyage, de contact avec la Maine. Plusieurs hypothèses sont testées pour arrêter les contours et la forme du lac, finalement sans communication avec la Maine, source d’envasement et d’apport anarchique d’eau. Le bassin sera fermé par les berges de la voie de halage. Il fonctionnera grâce à l’apport des sources en sous-sol qui fourniront une eau plus pure que celle du fleuve.

Ouverture du lac de Maine

Les quinze premiers hectares du lac sont livrés à la navigation au printemps 1973 et la direction départementale de la Jeunesse et des Sports y installe son centre d’initiation à la voile et au canoë-kayak. La grande campagne d’engazonnement et de plantation commence. En septembre 1973, plus de 20 000 arbres ont déjà été plantés. Poursuivie régulièrement jusqu’au début des années 1980, elle est malheureusement affectée par la sécheresse de l’été 1976 qui voit disparaître 60 % des jeunes plans. Les équipements publics ouvrent à partir de 1975 : le Centre d’accueil et d’hébergement du lac de Maine, le 18 janvier 1975 ; le centre d’animation à la ferme de la Fontaine, la pyramide du Centre nautique le 1er juillet 1978. La journée portes ouvertes du 18 juin 1978 fait découvrir à plus de 5 000 Angevins, « stupéfaits », ce havre vert situé à 2 km seulement de la ville qui illustre les objectifs de la municipalité : une base de loisirs ouverte à tous, offrant des possibilités d’activités les plus variées, sportives, culturelles ou de détente.

Les aménagements sont complétés dans les années qui suivent : plage de baignade, plage verte, courts de tennis, jeux, parkings, achèvement du port de plaisance, installations de pique-nique, parcours pédestre, poney-club, zone ornithologique. Un camping est aménagé en 1982 à l’emplacement des derniers terrains d’exploitation de la gravière, du côté de Pruniers. En 1984, la Sodemel remet à la Ville l’ensemble de l’opération. Poumon vert à l’ouest d’Angers, le plan d’eau du lac de Maine est une réussite, à la fois économique, sociale et environnementale.

Pourquoi « lac de Maine » ?

Initialement, délibérations municipales et dossiers techniques du projet sont intitulés « plan d’eau » ou « plan d’eau d’Angers ». Au début des années soixante-dix, plusieurs visites de zones de loisirs sont organisées en région parisienne (Saint-Quentin-en-Yvelines), Belgique et Hollande. Mais c’est une visite à Blois qui provoque la nouvelle dénomination.

Dominique Brière s’en souvient : « L’appellation « lac de Maine » a été décidée à la suite d’un déplacement à Blois vers 1972 pour visiter le parc de loisirs du lac de Loire. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un lac, mais de la Loire dont le niveau est régularisé par un barrage et sur les bords de laquelle la Ville a implanté divers équipements de loisirs. J’ai pensé que l’on pourrait appeler notre plan d’eau lac de Maine. Sur le coup, les élus, Jean Turc, Hubert Grimault et Auguste Chupin n’ont pas été emballés, mais, quelques jours plus tard, Chupin m’a demandé de mettre le nom « lac de Maine » sur tous les documents, comptes rendus, plans… alors qu’aucune décision officielle n’avait été prise par la Ville. » Un nom qui a tout de suite été adopté par les Angevins.

Je remercie M. Dominique Brière pour son témoignage et les renseignements qu’il m’a communiqués sur la réalisation du lac de Maine.

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