Chronique historique
par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers
Vivre à Angers n° 476, janvier-février 2026
La création des musées est une conséquence de la Révolution de 1789 : la nationalisation des biens du clergé, puis la confiscation de ceux des émigrés provoquent la mise en circulation d’une grande quantité d’oeuvres d’art. Plusieurs lois et décrets tentent de réguler cette liquidation en prescrivant des mesures d’inventaire et de conservation. Dès le 5 novembre 1790, une loi donne l’ordre aux directoires des départements et des districts de faire dresser, dans les anciennes maisons religieuses, un catalogue des livres, manuscrits, médailles, machines, tableaux, gravures qui seront à conserver et de ceux qui pourront être vendus. De même, la loi du 25 novembre 1792 charge départements et districts de veiller à la conservation des monuments de l’art et de la technique trouvés dans les maisons des émigrés.
À la maison Saint-Serge
À Angers, la municipalité voit la possibilité de créer une bibliothèque publique et s’intéresse à la botanique, par le biais de la Société des botanophiles qui vient de créer ce qui deviendra le jardin des Plantes. Un rapport du bureau du bien public fait au conseil général du département le 25 novembre 1791 préconise la création d’un musée d’histoire naturelle à l’abbaye Saint-Serge, qu’une rue seulement sépare du jardin botanique. Le conseil général décide d’allouer un fonds de 3 500 livres pour les dépenses du jardin et charge la Société des botanophiles de collecter le plus d’échantillons possible en matière de plantes, de fossiles et de minéraux. Le 5 janvier 1793, un arrêté du Département officialise la mission de Merlet de La Boulaye, déjà directeur du jardin botanique : « Se transporter dans toutes les maisons d’émigrés de ce département pour en dresser l’état de l’inventaire » et faire transférer à la maison Saint-Serge tous les livres et objets remarquables. Ainsi est constitué un premier dépôt « muséal », malheureusement détruit par les Vendéens au cours du siège d’Angers en décembre 1793.
Merlet, le premier « conservateur » du musée d’Angers
Dans une lettre au district du 9 février 1794, Merlet rend compte de sa mission : « On étoit parvenu à rassembler dans la maison cy-devant conventuelle de Saint-serge une belle collection d’animaux, de minéraux, et de plantes dans le jardin botanique attenant laditte maison. On avoit rassemblé beaucoup de livres ; on avoit déjà formé un cabinet de physique et de mécanique ; on composoit un atellier de chymie, un cabinet de peinture et sculpture, un cabinet d’estampes, de monnoies et médailles ainsi que d’inscriptions. On étoit même parvenu à retirer quelques monuments du moyen âge du torrent révolutionnaire qui entraîne avec une rapidité effrayante tous les monuments propres à l’histoire. Il étoit question enfin de former un catalogue raisonné de tous ces objets pour le présenter à la Convention, lorsque le malheur des tems, lorsque la funeste guerre de la Vendée a occasionné des pillages et des dévastations de toutes les sortes. […] Depuis leur défaite, on s’occupe à retirer ce qui avoit pu échapper à leur avidité et à leur barbarie ; car ils ont brisé, mutilé ou détruit ce qu’ils n’ont pu emporter. On place ces tristes restes dans un dépôt provisoire, où l’on veille à leur conservation. »
À deux reprises en 1794, le champ d’action de Merlet est étendu. Le 28 juillet, il doit rechercher tout ce qui dans le département conviendrait à l’instruction publique et le 12 décembre, le Département le confirme à la « direction et à la surveillance générale du musée du département de Maine-et-Loire » à charge de regrouper tous les dépôts d’œuvres d’art à Angers. Le 20 décembre, Merlet forme une commission dont il est le président, divisée en trois sections : histoire naturelle, physique et agriculture ; livres et manuscrits ; tableaux, sculptures et objets d’art. Les bureaux du premier « conservateur » du musée se trouvaient à l’hôtel d’Andigné de Mayneuf, rue du Pilori (actuelle rue Lenepveu). Les lieux, agrandis de l’hôtel de Villiers, voisin par l’arrière, rue Saint-Georges, servaient également de lieu de stockage des objets provenant des émigrés. En juillet 1795, Merlet intervient pour demander que le projet d’établissement d’un musée à Saint-Serge soit maintenu.
L’école centrale
Alors que l’on est proche de la création d’un musée, la réforme de l’enseignement avec la création des écoles centrales en février 1795 vient bouleverser la donne. Chaque école doit avoir auprès d’elle une bibliothèque publique, un jardin et un cabinet d’histoire naturelle, un cabinet de physique expérimentale, une collection de machines et modèles pour les arts et métiers et une galerie de tableaux. Les cours de l’école centrale ouvrent à l’ancien collège de l’Oratoire le 20 avril 1796. Trop à l’étroit, l’établissement est transféré le 21 novembre 1797 à l’ancien grand séminaire, au logis Barrault. Date à retenir, car dès lors, ce bâtiment sera consacré aux institutions culturelles angevines.
L’école centrale reçoit en 1796, pour son cabinet d’histoire naturelle, un premier don du gouvernement, grâce à l’Angevin La Révellière-Lépeaux, l’un des membres du Directoire : herbier, collection d’insectes et de minéraux. L’école abrite des cours de dessin, nouvelle discipline de l’enseignement secondaire, mise à la place d’honneur dans les programmes. Leur professeur Joseph Marchand s’emploie à obtenir des modèles pour l’instruction publique. Le 18 mars 1798, il reçoit un don exceptionnel de quinze tableaux de l’État. Un deuxième envoi de seize tableaux est encore attribué à Angers en 1799, avant que La Révellière ne quitte le Directoire. Cette fois, il est accordé spécifiquement pour le musée.
Première ouverture du musée
Les circonstances sont favorables à son ouverture : un arrêté du Département du 23 juillet 1799 règle l’affaire de la succession du collectionneur Pierre-Louis Éveillard de Livois. De ses 397 tableaux, l’État reçoit la moitié, correspondant aux droits des héritiers suspectés d’émigration. Ils sont transférés sous la surveillance de Joseph Marchand, « professeur de dessin au muséum national de ce département ». Ainsi le musée de l’école centrale du département de Maine-et-Loire peut-il voir le jour. Annoncé par le journal « Les Affiches d’Angers » pour le 22 décembre 1800, il ouvre avec un peu de retard le 5 mai 1801. Joseph Marchand s’en explique dans sa « Notice des tableaux du muséum de l’école centrale du département » qu’il publie au même moment chez Mame :
« L’ouverture du musée de l’école centrale du département de Maine-et-Loire vient d’avoir lieu. Depuis longtemps ce moment paraissait être désiré du public et les professeurs de cette école ne négligeaient rien pour l’accélérer ; mais des circonstances fâcheuses, jointes aux immenses travaux que nécessitait le musée, n’ont pas permis d’en faire l’ouverture plus tôt. Lorsque l’on pensera qu’il a fallu non-seulement préparer un local pour recevoir ces tableaux, mais encore leur faire les réparations que le mauvais état où la plupart se trouvaient exigeait, ensuite les placer, monter les figures de plâtre qui décorent en partie le musée, et que pour faire tant d’ouvrage il n’y avait que le seul professeur de dessin, on ne sera plus surpris qu’un si long temps y ait été employé. Effectivement, depuis trois ans à peu près que l’École centrale a obtenu ces tableaux du gouvernement, ce professeur a employé à ce travail pénible et désagréable les moments que la partie de l’instruction dont il est chargé a pu laisser à sa disposition. »
Ce catalogue publié en 1801 est l’un des tout premiers catalogues de collections d’un musée en France. Les œuvres y sont classées par domaine (peinture, sculpture), puis par école (italienne, flamande, française) et par ordre alphabétique des artistes. Quelques notes biographiques sont parfois données. La première œuvre présentée est une tête de femme de Francesco Albani, dit l’Albane, école d’Italie.
L’« Annuaire de Maine-et-Loire » de 1800-1801 n’omet pas de signaler le musée : Il « est peut-être de tous ceux qui existent dans la République le plus riche en tableaux précieux, après celui de Paris. Il n’est pas d’école dont ce musée ne possède quelques beaux morceaux, plusieurs même pourraient briller au milieu des chefs-d’oeuvre qu’on admire dans la capitale. ».
L’« Annuaire » de 1804-1805 ajoute : « Parmi les richesses qu’il renferme, l’on voit avec le plus grand plaisir le tableau représentant Alexandre visitant la famille de Darius. Ce tableau, fait à Rome par Lagrenée l’aîné, réunit une infinité de beautés. L’on remarque avec le même intérêt les disciples d’Emmaüs, d’un fini et d’une couleur admirables. Ce tableau est de Champaigne [dépôt de l’État, 1799] […]. Priam ramenant à Troie le corps d’Hector [Retour de Priam avec le corps d’Hector], d’un grand style et d’une belle composition, par Vien. ».
Le musée devient municipal
Joseph Marchand décède le 27 mars 1804 à 57 ans. Quoique le musée soit encore à la charge du Département, c’est la Ville qui propose au préfet, le 15 juillet 1804, de remplacer le défunt par Jean-Jacques Delusse, professeur de dessin à l’école centrale de la Charente-Inférieure, élève de Vien et condisciple du peintre David. Elle prie également le préfet « de remettre pour l’an XIV à la disposition de la municipalité le muséum et les cabinets d’histoire naturelle et de physique pour être joints à la bibliothèque et servir à l’enseignement ». Ce sera chose faite en juillet 1805. À partir de cette date, la Ville d’Angers prend en charge la destinée du musée. La fermeture de l’école centrale le 4 septembre 1805 provoque temporairement celle du musée et des cours de dessin. Le 13 novembre, le maire annonce la reprise des cours le 6 décembre 1805 et le 23 novembre la réouverture du muséum de peinture et du cabinet d’histoire naturelle à partir de la même date, les dimanches et jeudis de chaque semaine.
