La première gorgée de bière

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers, n° 478, avril-mai 2026

La bière est l’une des plus anciennes boissons de l’humanité, déjà attestée en Mésopotamie vers 7 000 avant notre ère. On n’utilise alors que des céréales et des épices pour lui donner du goût. Les Celtes l’appellent « cervesia » (cervoise), nom qui rend hommage à Cérès, déesse de la moisson. Au Moyen Âge, cette boisson est toujours répandue, du moins dans les régions du nord : les brasseurs parisiens - appelés cervoisiers – ne sont pas oubliés dans le « Livre des métiers » d’Étienne Boileau, achevé en 1268. Une technique nouvelle se développe avec l’utilisation du houblon, consacrée par un mot nouveau – la bière – dont les premières occurrences datent de 1429. Est-il emprunté aux régions germaniques ou plutôt néerlandaises ? On ne sait. Il évince en tout cas l’antique cervoise.

Apparition de la bière

Sur l’usage de la cervoise à Angers, nous n’avons pas de témoignages. Dans une région viticole, il est bien certain que sa consommation devait être très limitée. Les premiers tarifs du péage-octroi de la cloison – les pancartes – de 1384 et de 1500 ne la mentionnent pas. La bière quant à elle apparaît en 1638, dans le « Tarif des droits appartenant à la prévôté et seigneurie d’Angers levés sur les marchandises passant en la ville ». Dès lors, elle figure dans les différents actes concernant les droits sur les boissons, en particulier dans les tarifs de la cloison de 1657. En 1745, une délibération des échevins déclare les brasseurs de bière « sujets aux droits d’octroi tant pour l’entrée que pour le détail à pot et à pinte ».

Il devait donc exister des brasseurs en ville. Une recherche dans les 678 pages du premier registre de la capitation en 1712 n’a livré aucun nom. En revanche, le recensement de la population de 1769 signale une « veuve Boquet, brasseuse de bière », rue du Saint-Esprit, dans la Doutre. Autour de 1761, les archives de l’octroi montrent qu’on en faisait venir environ 200 barriques (ou pipes, d’une contenance de 475 litres), probablement du nord de la France. Activité et commerce modestes pour une boisson plutôt consommée par les classes populaires.

Trois brasseries en 1830

La situation change à la fin du XVIIIe siècle. La bière fait partie des boissons servies pour une collation d’été à messieurs de l’hôtel de ville : en août 1786, le traiteur Leroux livre 6 bouteilles d’orgeat, une de sirop de citron et 22 de bière. Le sirop d’orgeat, à 24 livres, est de loin la fourniture la plus chère de la collation, la bière ne coûtant que 10 sols la bouteille. En même temps, les cafés se développent et proposent de la bière, comme le nouveau café de M. Cartier, rue Saint-Laud, qui en fait l’annonce dans le journal « Les Affiches d’Angers » du 20 mars 1788 : il prévient « qu’il lui est arrivé de très bonne bière de mars de Paris ».

Quoique la consommation en reste très modeste par rapport au vin, comme l’indiquent les statistiques de l’approvisionnement présumé existant chez les habitants en 1825 – 2 000 litres de bière pour 2 200 000 litres de vin – des brasseries ont vu le jour à partir des années 1810. La première paraît être celle de Guilin. Elles s’établissent dans la première zone industrielle d’Angers, l’île des Carmes, y recherchant la proximité de la rivière, principale voie de communication. Trois fabriques sont en activité rue Grenetière à la fin des années 1820. En 1832, elles sont aux mains de Boullet, Bourget et Thomas aîné. Guillory aîné, dans son discours d’installation comme président de la Société industrielle le 3 mai 1832, n’omet pas de signaler cette industrie : « Trois brasseries existent également […]. Il paraît que la concurrence les a mises dans le cas de livrer des bières de qualité supérieure, puisque non seulement elles les exportent pour les départements voisins, mais encore qu’il s’en embarque à Nantes pour les expéditions d’outre-mer. »
 

Toujours situées près de l’eau

En 1836, cette activité, d’abord cantonnée à la Doutre, essaime rive gauche, mais toujours à proximité de l’eau, en Boisnet, rue du Port-de-l’Ancre. Georges Baradez ajoute cette spécialité à sa fonderie de fonte de fer créée en 1831. L’année 1840 voit jusqu’à cinq brasseries coexister, celles de Baradez, Kerlan, Terrien, Bourget et Thomas, ces quatre dernières toujours rue Grenetière. Sous le nom de Vieille Brasserie, elles sont toutes réunies vers 1848 par Henri Sailland, qui n’est autre que le grand-père du critique gastronomique Curnonsky… Les brasseries sont réduites à trois, de nouveaux venus s’étant joints en 1841 à la Basse-Chaîne : Ohry et Lacail. Cette entreprise prendra une grande importance après 1860 en abandonnant la brasserie au profit des vins et liqueurs. Dans sa longue postérité, on relève les noms de Guéry, puis Rayer et enfin Giffard, qui la rachète en 1955. 

La Vieille Brasserie

En 1861, le paysage des brasseries angevines s’est recomposé. Le dénombrement décennal de l’industrie manufacturière à Angers établi cette année-là en recense encore trois, toujours proches de la Maine : la Vieille Brasserie de Sailland avec huit ouvriers et deux nouvelles venues créées par Jules Dhersignerie près de la Basse-Chaîne en 1859 (huit ouvriers) et par André Schaffhauser vers 1860 au Port-de-l’Ancre

Henri Sailland montre beaucoup d’entregent pour développer son affaire. Il lance en 1856 une société en commandite annoncée dans la presse « pour la fabrication des bières brunes, blanches, Strasbourg, Bavière et des bières gazeuses, limonades et eaux de Seltz ». Elle est constituée pour vingt ans, au capital de 300 000 francs, ce qui est considérable, divisé en 3 000 actions de 100 francs et ouvert par souscription. Sailland s’est entouré d’un conseil de surveillance composé de personnalités expérimentées : Meauzé, président du tribunal de commerce d’Angers ; Paul François et Foucault, négociants à Angers ; Frémy fils distillateur à Chalonnes-sur-Loire ; Serin, propriétaire du grand café Régulier, rue Saint-Aubin et Lechalas, banquier. En constituant son établissement par actions, H. Sailland se propose « de diminuer le prix de la bière au profit des limonadiers et des débitants, d’en améliorer la qualité à l’avantage des consommateurs et d’augmenter les bénéfices des actionnaires ». Cette souscription a-t-elle connu le succès ? La publicité de lancement insiste sur le fait qu’il s’agit d’un vieil établissement de bonne notoriété qui n’a pas de dettes et compte plus de 3 000 clients. 

Sailland participe à l’exposition nationale d’Angers de 1864 (industrielle, agricole et artistique). Une médaille d’argent lui est décernée pour la présentation des produits et sous-produits de sa fabrication : « alcools de 1e et 2e rectification, bière ordinaire et façon Strasbourg, drèches ou sous-produits des alcools et des bières, si importants pour l’alimentation des bestiaux ». Toutefois, une estimation de ses biens faite la même année, en vue des futurs projets d’urbanisme concernant la construction de quais, parle d’une brasserie « ne fonctionnant plus qu’accidentellement ». Quant au matériel, il n’est même pas estimé. Seuls sont pris en compte les ustensiles de la distillerie et de la minoterie.

Une brasserie aux greniers de l’hôpital Saint-Jean

En 1865, H. Sailland cherche à s’établir dans les caves des greniers Saint-Jean, car il les croit assez fraîches pour conserver parfaitement ses bières de garde. Mais c’est Jules Dhersignerie qui réussit à les louer aux hospices d’Angers en octobre 1867, avant que la Ville n’en devienne propriétaire. Il y établit ses entrepôts et sa fabrique. On a du mal à imaginer dans ce monument historique tout le matériel nécessaire. Car c’est une véritable usine avec une touraille pourvue d’un foyer chauffé au coke, pour le grillage de l’orge, deux vastes chaudières et une charpente supportant des bacs où la bière refroidit… Si la fabrique proprement dite de la bière cesse probablement avec Chevet vers 1885, les caves des greniers Saint-Jean restent néanmoins un entrepôt de bières et d’eaux gazeuses jusqu’en 1929 !
 

Plus de brasseurs, mais des négociants

La Vieille Brasserie ferme en 1870, lorsque Henri Sailland vend ses immeubles de la rue Grenetière à la Ville. La construction du quai des Carmes fait disparaître toutes les entreprises situées en bordure de l’ancienne île des Carmes, désormais réunie à la Doutre par comblement du canal de la Tannerie : distillerie, minoterie et brasserie. Que reste-t-il alors de cette industrie ? Toujours trois fabriques : Dhersignerie, Petit au quai Ligny depuis 1868 et l’Alsacien Jungbluth arrivé au Port-de-l’Ancre en 1864. Les années passant, il ne subsiste plus que Jungbluth comme brasseur, ou plutôt sa veuve Rosalie Roth (1880-1887). Depuis 1877, l’entreprise est installée 121 rue de la Chalouère. Elle fait malheureusement faillite et tout le matériel de la Brasserie Alsacienne est vendu le 12 février 1887 à Jacques Vogelweith, époux de la sœur de Rosalie, Barbe. Ce dernier tenait le café-brasserie d’Alsace-Lorraine, 12 rue Saint-Laud, actuel Bar du Centre. Poursuit-il la production de bière, rue de la Chalouère ? Il est bien plus probable qu’il se soit spécialisé dans la restauration. Il n’y a plus de brasseurs à Angers jusqu’en 1918. Ce ne sont que des négociants qui ont des entrepôts plus ou moins développés, les principaux étant Goujon, Pirard et surtout Joly, de la Glacière du Château, dépositaire de la brasserie nantaise Burgelin. 
 

La Grande Brasserie d’Anjou en 1918

Premier retour de flamme de la brasserie en 1918, grâce à la société Giffard, connue pour sa Menthe-Pastille… La Grande Brasserie d’Anjou est constituée en société au capital de 180 000 francs par Maurice Giffard et son associée Émilie-Renée le 1er décembre 1918. Elle dépose aussitôt la marque Grande Brasserie d’Anjou. Son siège n’est autre que l’ancienne usine de Jungbluth, au 121 rue de la Chalouère, devenu le 147 route de Briollay. Le journal « L’Ouest » du 22 octobre 1919 signale « une nouvelle industrie angevine : la Grande Brasserie d’Anjou, mise au point de MM. Giffard, avec l’expérience de leur directeur technique, M. Conin, un vieux praticien du Nord dévasté, en leur brasserie de la rue de la Chalouère. La GBA espère livrer dans un mois ses premiers fûts. Elle aura deux fabrications : la bière bock, d’un plus haut titre en alcool pour les cafés et la bière de ménage. Tours, Nantes, Laval avaient chacune leur brasserie, Angers, non. »

La société ne résiste cependant pas à la grande crise de 1929. Elle est déclarée en faillite le 4 mars 1933. Une société similaire est refondée le 21 septembre de la même année sous l’enseigne de la Société Industrielle de Boissons (SIB), à la même adresse, par Émile Kronenberger et Rudolf Maurer, avec pour but « la fabrication et le commerce de toutes bières alcoolisées, de toutes boissons hygiéniques toniques, extraits de fruits, fruits liquides… ». Dès le 18 octobre, plusieurs marques sont déposées, uniquement pour des jus de fruit (Curfruit, Purfruit, Reinette, Nectar, Berger). Très vite, dès 1936-1937, la bière s’efface au profit des boissons aux fruits. L’entreprise elle-même disparaît pendant la Deuxième Guerre mondiale.

La Brasserie Angevine en 2016

Deuxième retour de flamme de la brasserie à Angers en 2016. Benoît Durand, qui se passionne pour le métier de brasseur artisanal, ouvre en 2016 son établissement avenue du Général-Patton sous le nom de Brasserie Angevine. Il le transfère au Marché d’intérêt national en 2022, pour trouver un nouveau souffle après la période du Covid. Malgré beaucoup de sacrifices, l’entreprise n’est pas viable et doit fermer en février 2026. Dernier chapitre de l'histoire de la bière à Angers ? Non, car voici la brasserie artisanale Penrose, née à Beaucouzé en 2021, désormais installée dans la ville… rue de la Chalouère…, que l'on pourrait décidément rebaptiser “rue de la Bière” !