Chronique historique
par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers
Vivre à Angers n° 477, mars 2026
L’apprentissage des beaux-arts se structure sous l’Ancien Régime. L’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée à l’initiative de Charles Le Brun en 1648, est reconnue par le roi en 1665. D’autres académies se créent dans le royaume, ainsi à Lyon en 1756. Celle-ci doit former des artistes comme des dessinateurs pour l’industrie de la soie. À Angers, l’initiative vient de deux artistes parisiens, les frères Coulet de Beauregard, qui proposent à la municipalité de créer une académie de dessin, offrant d’y instruire gratuitement le nombre d’enfants pauvres qui leur serait fixé. Après lecture de leur requête, le 17 janvier 1769, trois membres du conseil sont chargés d’apprécier l’avantage que la ville pourrait retirer d’une telle fondation. Au conseil du 27 janvier des précisions sont données sur leur projet : « Ils enseigneront la figure à l’instar de Paris, à dessiner le paysage, les fleurs pour les fabricquants d’indiennes, l’ornement aux orfèvres et autres et les cinq ordres de l’architecture. » Ils se contenteront de trois livres par mois pour chaque écolier. L’assemblée consent à les accueillir et à leur fournir gratis une salle, après qu’elle aura vu les ouvrages dont ils sont capables.
Une école de dessin privée
Il faut croire que l’examen a été favorable puisqu’en juillet et août 1769 deux boursiers sont nommés à l’école de dessin pour être instruits gratuitement : Henri Allard et René Cusson. On apprend aussi que la capitation des frères Coulet est fixée au taux très bas de trois livres et qu’ils jouiront de plusieurs exemptions : logement des gens de guerre, guet et garde aux portes de la ville. Leur enseignement est calqué sur le modèle académique parisien, avec un apprentissage du dessin par la copie de modèle, en trois étapes : copie d’une figure en deux dimensions, pour apprendre à placer les traits ; copie en trois dimensions, pour observer la lumière sur le sujet ; dessin d’après le modèle vivant avec étude du mouvement et de la couleur.
Les échevins favorisent l’académie de dessin, jusqu’à un certain point. La salle promise ne vient pas. Pour en tenir lieu, on promet de payer à Marie Louis Claude Coulet, le chef de l’académie, une somme de cent cinquante livres. Il la réclame le 9 janvier 1772. « Considérant que cette école de dessin est essentielle dans la ville d’Angers […], qu’il est intéressant d’y continuer de fixer ledit sieur Coulet qui enseigne à bas prix le public et notamment une quantité d’ouvriers qui se disposent à l’architecture », le conseil lui attribue cent vingt livres pour neuf mois d’enseignement. Deux nouveaux boursiers sont nommés durant cette année 1772, dont le fils d’un serrurier de la place Neuve (actuelle rue Montault). Puis, le 6 août 1773, sans motif particulier autre que l’économie, probablement, la Ville supprime l’indemnité accordée à l’académie de dessin, et par voie de conséquence son exigence de disposer de deux bourses gratuites.
Qui disparaît assez rapidement
Que devient l’école ? On en est réduit aux conjectures. Claude Coulet n’apparaît plus dans les archives, si ce n’est, un mois avant la décision précédente, qu’il est payé pour le dessin de jetons que la Ville fait frapper (17 juillet 1773). De cet artiste, le musée conserve aussi un tableau représentant une vue imaginaire de l’amphithéâtre d’Angers, dit de Grohan, qui était conservé au collège d’Anjou. Il se peut que l’école subsiste quelque temps. S’est-elle installée au collège d’Anjou ? Un devis de 1798 pour des travaux à exécuter « dans une des salles du ci-devant collège affectée à l’école de dessin » le laisserait croire. À moins que ce document ne fasse allusion au court séjour de l’école centrale en ces lieux. À la veille de la Révolution, l’école de dessin n’existait sans doute plus. En 1787, la municipalité invite en effet les frères des écoles chrétiennes à entretenir un maître de dessin et un particulier, le peintre Bérot, ancien élève de l’Académie royale de peinture de Paris, tient chez lui une école de dessin à partir de juin 1788.
À l’école centrale
L’école de dessin revit une première fois dans le cadre de la création des écoles centrales. Celle d’Angers ouvre le 20 avril 1796. Elle est fugitivement hébergée au collège d’Anjou jusqu’au 21 novembre 1797, puis gagne le logis Barrault, ancien grand séminaire. Dans son programme d’enseignement, le dessin tient la place d’honneur, en tête de la première section. Il est professé par Joseph Marchand, également chargé du Muséum associé à l’école et qui ouvre en 1801. Les écoles centrales sont supprimées en 1802 pour être remplacées par les lycées. À Angers, l’école poursuit ses cours jusqu’au 4 septembre 1805, laissant au lycée le temps d’ouvrir progressivement les siens à partir de la mi-décembre. Ainsi le hiatus entre les deux enseignements est-il réduit au minimum.
Associée au musée
Le cours de dessin est transféré au lycée, mais la mairie tient à conserver une école spécifique. Ainsi l’école de dessin renaît-elle une seconde fois, toujours associée au musée, par sa proximité topographique avec cet établissement et par son professeur. L’arrêté municipal du 13 novembre 1805 fixe l’ouverture des cours au 6 décembre 1805, à la ci-devant école centrale, au logis Barrault, dans les salles qui composaient le cabinet de physique. Cette même date du 6 décembre règle l’ouverture du Muséum et du cabinet d’histoire naturelle.
Depuis le décès de Joseph Marchand, le 27 mars 1804, les cours de dessin ne sont plus assurés, mais la Ville a recruté très vite un nouveau conservateur pour le Muséum, Jean-Jacques Delusse. Il est nommé le 15 juillet 1804. Ses appointements sont fixés à mille francs par an et son logement est assuré, à charge de donner un cours gratuit de dessin. Précédemment professeur de dessin à l’école centrale de Saintes, il n’est pas inconnu à Angers, où il avait obtenu commande de deux portraits, en 1776-1777. Avant la date officielle d’ouverture de l’école de dessin, Delusse assure les derniers cours de dessin à l’école centrale (1804-1805) et en donne d’autres chez lui, comme l’annonce le « Journal de Maine-et-Loire » pour le 22 novembre 1804, puis apparemment déjà un cours officiel à partir du 11 mars 1805. Le 2 octobre, Delusse demande au maire un local plus spacieux dans l’ancien séminaire « pour y établir le cours gratuit de dessin dont vous m’avez chargé. » Ce sera l’ancienne chapelle Saint-Éloi, au rez-de-chaussée, l’étage étant dévolu à la bibliothèque municipale, puis plus tard une autre salle à l’ancien petit séminaire, dans le bâtiment voisin.
Des cours avant tout pratiques
En même temps, il ne renonce pas à ses cours particuliers, dans son appartement, « le soir à la lampe » pour permettre aux ouvriers de les suivre. Car le but de ces cours, ceux-ci comme ceux de l’école municipale de dessin, est peut-être de former des artistes, mais surtout de bons artisans. Une lettre de Delusse au maire, du 5 octobre 1807, est sans équivoque : « Tous les arts, sans doute, sont utiles à la société, mais le dessin a cela de propre qu’il est indispensablement nécessaire à une infinité de professions […], comment pourroient atteindre à la perfection les orfèvres, les fondeurs, les ciseleurs, graveurs, les charpentiers et maçons, si le dessin ne les échauffoit pas du feu de son génie. » Le programme de ces deux types d’enseignement, cours particuliers ou à l’école municipale, est identique : faire dessiner d’après la bosse ou figures en plâtre moulé d’après l’antique, enseigner les éléments de la figure, l’ornement, l’architecture au crayon, pour préparer au cours d’architecture civile, au trait et lavis.
Ce sont ces cours du soir, sans doute, que Pierre-Jean David, le futur David d’Angers, suit en 1806-1807, avant de se rendre à Paris, grâce à son professeur qui parvient à persuader un père longtemps opposé à sa vocation et lui avance même quarante francs pour payer le voyage.
Comment se présente la classe de dessin ?
À l’école de dessin, on peut imaginer les élèves assis sur des tabourets, porte-dessins sur les genoux. Une table d’architecte, quelques rayonnages garnissent la salle, un tableau noir porte en jaune le palmarès de l’année. Un autre espace permet l’exposition des dessins primés. L’enseignement commence petitement, il y a peu d’inscrits. « Nous n’avons eu l’an 1806 que trente élèves au plus, écrit Delusse au maire le 4 octobre, et à peine ont-ils été vers la fin assez assidus à venir à ma classe. » Si bien qu’il n’y a aucune distribution de prix la première année. « J’espère, poursuit Delusse, que vous et moi nous arracherons, s’il se peut, dans cette ville, du sein des jeux et de l’insouciance une grande partie de la jeunesse […] qui, au lieu de venir aux classes du dessin se livre aux différents plaisirs. »
Delusse s’emploie à faire connaître l’école, avec force affiches et insertions dans les journaux. La première distribution des prix se déroule en août 1807 au lycée d’Angers. Par la suite, les cérémonies ont lieu dans la salle de dessin elle-même, ce qui permet de faire l’exposition des travaux des élèves dans le vestibule d’entrée du Muséum voisin. Trois types de prix sont remis : pour la figure, l’ornement et un « prix d’encouragement, d’émulation et de satisfaction » alloué par le professeur.
Une école de bon niveau ?
Durant toute la carrière de Delusse à l’école de dessin (1805-1829), ces prix n’évoluent guère : figure, tête, ornement, sauf création d’un prix pour l’architecture en 1809. Les prix apparaissent quelque peu sclérosés, à l’image des cours. Les mêmes sujets reviennent chaque année, comme l’étude de la tête d’Henri IV. Le dessin d’après la bosse (figures en relief) n’est pas enseigné, contrairement à ce que spécifiait l’arrêté municipal du 13 novembre 1805. L’architecture elle-même est supprimée au profit de l’ornement où l’on étudie les chapiteaux des différents ordres. Et toujours figure le « prix d’encouragement, d’application et de bonne tenue en classe », qui évoque l’école primaire. Il faut dire que les élèves étaient souvent très jeunes et pouvaient être recrutés à partir de l’âge de dix ans.
D’un côté Delusse reçoit du maire en novembre 1816 une lettre obligeante lui faisant part de l’appréciation du ministre de l’Intérieur « en faveur de la classe de dessin », dont le professeur remercie l’administration municipale ; de l’autre, le maire Brillet de Villemorge adresse un rapport confidentiel au préfet, indiquant qu’il « pense que M. Delusse n’est pas dans le cas de finir un élève et de le conduire à un certain degré de perfection… » Peu payé, Delusse privilégiait certainement les cours particuliers, d’où les critiques sur son manque d’assiduité à l’école gratuite. Il est remercié en 1829, à l’âge de 71 ans.
De beaux talents sortis de l’école
Son successeur immédiat – Berthon père - ne se soucie pas beaucoup de l’école, ni du musée, et quitte très rapidement Angers pour Bordeaux. Quand Jean-Michel Mercier est nommé professeur de l’école de dessin et conservateur du musée, en mai 1831, il trouve, suivant ses propres mots (rapport du 2 septembre 1842 lors de la distribution des prix), l’école « dans un état fort chancelant. Je fis tous mes efforts pour la relever et la pousser le plus loin qu’il était en mon pouvoir ; j’apportai donc tous les soins nécessaires et j’eus le bonheur d’amener à bien l’œuvre dont je m’étais chargé. L’école qui, en 1832, ne comptait que 32 élèves, s’éleva dans les années suivantes à 50, 56, 62, 77, elle monta même jusqu’au chiffre de 82 ». Jusqu’alors les cours n’étaient consacrés qu’au dessin. Il introduit l’enseignement de la peinture. De l’école sont sortis de beaux talents qui ont poursuivi leurs études à l’École nationale des beaux-arts à Paris : les peintres Jules-Eugène Lenepveu, Jules Dauban et Eugène Brunclair ; les sculpteurs Ferdinand Taluet, Joseph Moreau, Auguste Arnaud et Julien Roux ; les architectes Édouard Moll, Léon Rohard et Auguste Bibard. En 1885, la Ville demande au gouvernement la transformation de son école municipale de dessin en école régionale des beaux-arts.
