Histoire de la place du Ralliement - 4

Sommaire de la page : 

Histoire de la place du Ralliement - 4 - La construction d'un théâtre
Louis Guilloux, pas tendre avec Angers
Photo mystère : le carrefour Rameau
5 janvier 1977 : Une économie en mutation

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CHRONIQUE 
Par Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers

L'édification d'un théâtre municipal entre 1821 et 1824 est l'occasion de grands progrès. Le mur de soutènement des terres le long de la rue Chaussée-Saint-Pierre est construit. La place est nivelée en 1825-1826, mais dans sa partie basse seulement car, en 1841, le problème du nivellement - qui a toujours empoisonné la place du Ralliement - refait surface : « Cette place, se plaint un riverain, recouverte dans sa partie haute de terre forte et de pierres brutes, à demi-cassées et non broyées, laisse à l'oeil non seulement un aspect ignoble et repoussant, mais encore une superficie aussi pénible que dangereuse à la marche, surtout pour les pieds délicats et sensibles de nos jeunes dames qui tous les jours viennent faire leurs provisions de comestibles et de fruits à la place du Ralliement […]. Je me permets de vous écrire, monsieur le Maire, comme simple citoyen, pour éveiller votre attention et votre sollicitude et afin que vous veuillez faire terminer convenablement le travail de nivellement et de redressement si incomplètement commencé sur la place du Ralliement, digne à tous égards, par son importance, comme voisine du théâtre, de la poste aux lettres et pourvue de deux forts marchés journaliers, d'un meilleur sort […]. »

Un nouveau théâtre

Incendié accidentellement dans la nuit du 4 au 5 décembre 1865, le théâtre est rebâti plus somptueusement entre 1867 et 1871. Sa façade monumentale, encadrée de deux immeubles dans le même style, incite les particuliers à édifier d'autres immeubles de belle apparence et hâte les travaux définitifs d'alignement et de nivellement. La municipalité n'impose pas un modèle commun de façade, mais indique seulement aux propriétaires qui construiront auprès du théâtre de se conformer au style et à la hauteur de l'immeuble situé à droite de cet édifice. 

Dans les années 1867-1880, le Ralliement devient le carrefour des voies de communication du centre-ville. La rue Milton (Lenepveu), prolongée jusqu'à la place, est raccordée à la rue Chaussée-Saint-Pierre (1867). Les communications avec la Maine sont facilitées par les travaux de rectification de la rue des Forges raccordée à la rue de la Roë grâce à un pont au-dessus de la rue Saint-Laud (1879). Le haut de la place est directement relié au boulevard par la nouvelle rue Impériale en 1868, rebaptisée rue d'Alsace en 1871 pour honorer l'une des provinces perdues et l'Alsacien Mgr Freppel. À partir de 1870, la régularisation est poussée à son dernier degré. Il n'est plus question de demi-mesure. Le saillant nord entre la nouvelle rue Milton et la rue Cordelle est démoli en 1877-1878. À cette occasion, de vastes fouilles archéologiques sont entreprises. Tous les travaux sont achevés en juin 1879. La place acquiert sa physionomie définitive avec la construction du Grand-Hôtel par l'architecte Moirin en 1881 (actuelles Galeries Lafayette) et la reconstruction de la poste en 1886-1887.

Que mettre au centre ?

Les grands travaux de voirie terminés, il restait à pourvoir à la décoration de la place. Un crédit de 30 000 francs est ouvert sur le budget de 1890. L'ingénieur de la Ville songe à une grande fontaine décorative, solution ordinaire pour une belle place. Son projet n'ayant pas plu, le programme de décoration est mis au concours en 1896. Les journaux en dissertent : le « Petit Courrier » verrait bien un square. L'architecte Adrien Dubos remporte le premier prix avec un projet original. Il reporte la décoration dans les angles : kiosques entourés de jardinets, balustrades supportant des statues, candélabres monumentaux à l'entour. Enfin, une grande mosaïque – « reproduction fidèle » de la mosaïque gallo-romaine découverte lors des fouilles de 1878 - décorerait le centre : « Pour nombre de raisons, dit-il, il ne faut, en aucune manière, encombrer le centre de la place, qui semble d'autant plus petite qu'elle est entourée de monuments publics et de maisons de rapport fort élevés… Il faut, par des objets de différentes grandeurs, donner une échelle qui augmente l'aspect de cette sorte de "Forum" moderne, puisque c'est bien ainsi que l'indique son nom, le lieu central de réunion… La mosaïque serait, si nous pouvions l'obtenir, une merveille sur une place de province et Angers serait la première ville à posséder cette magnificence. »

On se borne finalement, faute d'argent, à diviser l'espace en quatre parties qui reçoivent chacune un candélabre entouré d'un banc circulaire, financé par le philanthrope Alexandre Hérault. La place reste ainsi, jusqu'à sa transformation progressive en parking à partir de 1929. Dans les années trente, l'un des plans résultant du concours lancé pour l'aménagement, l'embellissement et l'extension de la ville prévoit de tripler la surface de la place. Le conseil municipal en rejette l'idée : « Cela faisait sur le papier une magnifique place. Pratiquement, elle aurait été bien en pente. » 

C'est finalement la construction, en 1970-1971, d'un parking souterrain qui donne à la place sa première décoration véritable, achevée le 5 décembre 1974 par la pose d'une monumentale fontaine-rose des sables, oeuvre des sculpteurs Bernard Perrin et André Hogomat. Haute de 6,50 m, pesant 3,5 tonnes, son modernisme déconcerta. En janvier 1995, elle a élu domicile place Saint-Serge, devenue en 1996 place François-Mitterrand. Place du Ralliement, des jeux d'eau succèdent à la rose des sables. Le nouvel aménagement est inauguré en même temps que la restauration du théâtre, le 10 septembre 1994. L’ensemble est repris complètement en 2009-2011, pour accueillir le tramway : réfection du parking, dalle de béton apte à supporter le nouveau moyen de transport, nouvelle verrière, nouvelles fontaines. Six frênes Raywood d’Australie, au superbe feuillage rouge automnal, remplacent les tulipiers de Virginie.

ACTUALITÉ DES ARCHIVES

LOUIS GUILLOUX, PAS TENDRE AVEC ANGERS

Louis Guilloux est réputé pour ne pas avoir été tendre avec Angers. Il y a vécu quelques années. En 1927, il est l’un des fondateurs d’Angers-Comédie, avec l’artiste Louis-Charles Morin. Le faire-part de naissance de la société, paru dans « Le Petit Courrier » du 2 mars, indique qu’il en est le trésorier. Le programme ? Donner rapidement une soirée, prendre part au concours organisé à Nantes par la société Comoedia et placé sous les auspices de la Fédération des sociétés théâtrales d’amateurs. Léon Marie, délégué de la fédération pour le Maine-et-Loire, est secrétaire de la nouvelle association. 

On sait qu’en 1935, Louis Guilloux publie son roman « Le Sang noir », où il torpille littéralement la ville d’Angers. Il remet le couvert en 1949 dans son livre « Jeu de patience ». Ce qui lui attire une réponse de Pierre Langevin, directeur du « Courrier de l’Ouest » : 

« Angers serait une ville laide ! M. Louis Guilloux, auteur d’un volume de 800 pages paru sous le titre « Jeu de patience » […] est, paraît-il, un candidat sérieux au prix Goncourt. […] La chose ne serait pas pour nous déplaire […] si dans son « Jeu de patience », Louis Guilloux n’avait cru devoir porter sur Angers un jugement à la fois sommaire et affligeant. « Angers est la ville la plus laide que je connaisse ». Grand merci, Louis Guilloux ! Nous n’avons pas tout à fait perdu le souvenir du temps où l’on vous rencontrait à notre Bourse du Travail. Vous n’étiez pas encore un écrivain célèbre. Vous n’aviez écrit ni « La Maison du Peuple », ni « Le Sang noir », ni cette « Correspondance de Proudhon » que nous sommes quelques-uns à avoir placée au premier rang de notre bibliothèque. 

Vous étiez déjà un peu amer et vous supportiez difficilement le handicap physique que la nature vous a infligé. Mais vous aimiez nos boulevards, notre château, nos jardins et nos rives de la Maine. Vous avez trouvé également en Anjou de bons amis (vous êtes revenu souvent depuis lors voir cet homme extraordinairement séduisant qu’est le docteur Nédélec). Pourquoi nous mépriser maintenant avec cette lourdeur et cette violence ?

Notre « conservatisme » déplaît à l’anarchiste que vous êtes ? Mais vous ne marquez guère plus de goût pour l’esprit de votre Saint-Brieuc ! Votre coeur serait-il donc resté en Espagne ou bien en Russie ? À la vérité, si vous vous montrez prolixe sur le compte de la première, vous êtes par contre presque muet sur votre beau voyage au pays des Soviets !

[…] Nous vous avons donné une affection - doublée d’admiration - que nous ne songeons pas à reprendre. […] Mais, de grâce, soyez un peu plus juste et reconnaissez que l’amertume qui vous fait accuser du péché d’extrême laideur notre bonne ville d’Angers, doit avoir d’autres causes qu’une vision objective et un souvenir fidèle. » SB.

PHOTO MYSTÈRE

Le mystère était mince, puisque l’on voit  distinctement un immeuble du carrefour Rameau, reconnaissable à ses grandes baies d’entresol. Le carrefour Rameau est le symbole des grandes percées haussmanniennes du XIXe siècle, assez tardives à Angers. Il est ouvert en 1880-1881, aboutissement de six rues : Voltaire, Chaperonnière, de l’Aiguillerie, Plantagenêt, Chaussée-Saint-Pierre et Saint-Julien (actuelle rue Louis-de-Romain). On l’appelait au début « place Voltaire », ou simplement « le quartier neuf ». Les commerces s’y installent à partir de 1882. Vers 1910, ils sont consacrés pour moitié au vêtement (À la Grande Maison, Au Sans Pareil, Au Grand Bon Marché), entre les rues Saint-Julien et de l’Aiguillerie. De l’autre côté, autour des rues Plantagenêt et Chaussée-Saint-Pierre, on trouvait la chapellerie Bruyas, la bijouterie Bernard-Arthuis et la pharmacie Brindeau. L’enseigne Au Sans Pareil – devenue ensuite La Bonne Maison – était exploitée par Léon-Georges Langlois, l’un des plus importants commerçants de la ville, initiateur de la foire-exposition en 1924. La rue Chaussée-Saint-Pierre offrait un choix extraordinaire de magasins : boucherie, boulangerie, pâtisserie, bonneterie, mercerie, vêtements, librairie-imprimerie, chaussures, fleurs, horlogerie-bijouterie, marchand de tabac… L’enseigne « Salon de thé » appartenait à la pâtisserie-confiserie créée par Coudrain en 1930, tenue en 1965 par Barthelaix. SB.