Chronique historique
par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers
Vivre à Angers n° 480, septembre 2026
Les températures caniculaires de 2026 resteront dans les annales pour avoir atteint, le 24 juin…, 42,4°C à la station météorologique Angers-Beaucouzé et 44,4°C à Saumur. L’été 2026 est le plus chaud jamais constaté depuis les premiers relevés systématiques effectués par l’Observatoire de Paris à partir de 1855. À Angers, Albert Cheux, depuis son observatoire de la Baumette, a effectué des milliers de relevés réguliers de 1870 à 1914. Avant lui, plusieurs savants s’étaient occupés de la question : Merlet de La Boulaye qui avait commencé quelques relevés en 1790 ; Sébastien Héron, professeur de physique à l’école centrale d’Angers ; sir William Hamilton, secrétaire de la société d’horticulture de Plymouth, pendant le séjour qu’il fait en France, de 1819 à 1822 ; le directeur du jardin des Plantes Auguste Desvaux, de 1820 à 1827.
Ce dernier cesse ses observations ayant constaté que ses relevés donnaient les mêmes résultats que les moyennes de température obtenues par calcul depuis plus de trente ans : l’Anjou avait alors une température moyenne d’été de 18,6°C. Par ses relevés effectifs de 1820 à 1825, il aboutissait à une moyenne proche, de 18,17°C pour les mois d’été, de 18,5°C pour les mois de juillet. L’Anjou avait alors un climat très doux. Rien de comparable avec la température moyenne de juillet 2026 qui s’est élevée à 24,2°C à la station d’Angers-Beaucouzé.
Si naguère les températures moyennes étaient plus clémentes et même fraîches, cela n’excluait pas des accidents de fortes chaleurs et de grandes sécheresses. Il est toutefois assez difficile de les connaître. Ces épisodes ont beaucoup moins intéressé les chroniqueurs. Ne disait-on pas : « Année de sécheresse, jamais disette / Toujours du grain, et du bon vin ». En revanche, ils notent systématiquement ce qu’ils redoutent : les années stériles pour cause de grands froids ou d’inondations. D’autre part, en l’absence de relevés de température, il est difficile de les évaluer. Le ressenti de nos ancêtres n’était naturellement pas le même que le nôtre. Nous trouvons déjà normales des températures de 30° en été, alors qu’en 1856 une telle chaleur paraissait extraordinaire.
Voici quelques dates de canicules mémorables, à Angers et dans sa région, depuis la seconde moitié du XVIe siècle.
1567
« La sécheresse fut tellement grande en cette année, que la plupart des récoltes furent brûlées par le soleil, l’herbe rongée par les sauterelles. Ceux qui purent couper un peu de foin le vendirent trente livres la charretée, somme énorme pour cette époque. Il ne tomba pas de pluie depuis le mois de février jusqu’au 6 novembre. Les vendanges furent médiocres en quantité, mais le vin délicieux. Le 15 septembre, il ne restait pas une grappe de raisin dans les vignes. » (Bulletin historique et monumental de l’Anjou, 1868-1869).
1574
« Le raisin sécha dans les vignes, ce qui fit que la pipe de vin [475,6 litres actuels] valait trente livres, et le blé, vingt francs le setier. Au mois de septembre, il était monté à trente livres. » (Bulletin historique et monumental de l’Anjou, 1868-1869).
1578
« La sécheresse de l’année 1578 perdit la récolte des foins et des blés et « il courut plusieurs loups et aultres bestes de raige qui fisrent de grands dommaiges autour de la ville d’Angers ». Notre-Dame de Recouvrance à l’église des Carmes fut spécialement invoquée ; de tous les points du diocèse, les paroisses s’y rendirent en pèlerinage et les processions étaient si nombreuses « qu’il en vint tel jour bien cinquante, comme aussy il s’en faisoient en la ville d’Angers où l’on portoit les saintes reliques, tellement que Dieu eust les prières de son peuple pour agréables et envoia de la pluye. » (« Revue de l’Anjou », d’après le Journal de Louvet).
1599
« Il a esté une grande sécheresse qui a esté sy longue et sy véhémente que les vignes en ont bien enduré, ensemble les bledz. Néantmoings, il en a, Dieu mercy, esté bon nombre et ne valloit que six libres le septier à la Toussaintz, et le vin sept à huict livres la pippe, et lequel estoit fort doux, tellement que, à raison de ce, on a appellé ceste année, l’année des vins doux. » (Journal de Louvet).
1615
Sécheresse intense une grande partie de l’année. Dès le 15 juin, les paroissiens de Villevêque arrivent en procession à l’église des Jacobins d’Angers pour prier Dieu de donner la pluie. Puis ce sont les paroissiens de Corzé et de Tiercé, les chanoines des collégiales d’Angers qui processionnent à leur tour. Les 30 août et 6 septembre, messieurs de la cathédrale sortent avec grand nombre de reliques pour se rendre au couvent des Augustins car la sécheresse « estoit si grande que toutes les herbes de dessus la terre estoient toutes sèches et brullées de la grande challeur, tellement que le paouvre peuple enduroit bien et le bestial qui mourroit de faim, et les raisins qui estoient ès vignes aussy grillez et breuslez en la plus grande partie de la challeur du solleil. » Le 21 septembre, ce sont les paroissiens de Morannes qui viennent en procession à Angers (Journal de Louvet).
1620
Le 31 mai, « il est arrivé grand nombre de processions des champs en l’église de Nostre-Dame des Quarmes de ceste ville d’Angers, lesquelles ont apporté et faict des présents à laditte église, de grand nombre de quenouilles de filasse et aultres présents que ont faict les paouvres femmes champestres des champs, à raison des grandes sécheresses qui estoient en cedict mois par l’ardeur du soleil, qui gastoient tous les bledz et mennaiges qui estoient en la terre, tellement que tout le peuple crioit misère tant aux champs qu’en la ville d’Angers. » (Journal de Louvet).
1656
La municipalité profite de ce que les grandes chaleurs ont asséché le canal de la tour Guillou [à la Basse-Chaîne, face au château] à la porte de la rue Saint-Nicolas pour le faire curer. (BB 86, f° 157-158).
1785
En juillet, les meuniers de la Sarthe et de la Maine ont défense d’ouvrir leurs portes marinières pour le passage d’autres bateaux que ceux chargés de blés, attendu l’extrême sécheresse. (BB 131, f° 75-78).
1811
« On traversait la Loire à sec aux Ponts-de-Cé et un grand nombre de bestiaux périrent dans les fermes, faute d’avoir suffisamment de l’eau pour boire ». (Bulletin historique et monumental de l’Anjou, 1868-1869).
1822
Le procès-verbal de la chute d’une météorite à Angers le 3 juin, figurant dans les registres d’arrêtés municipaux, nous apprend qu’elle est arrivée « après plusieurs jours de chaleur extraordinaire », au mois de mai. « Le thermomètre à l’intérieur marquoit depuis plusieurs jours de 24 à 28 et l’extérieur, de 25 à 30 ».
1825
« Il ne tomba pas d’eau depuis le mois de mars jusqu’au 15 août. Les vendanges furent terminées à la Saint-Maurice (22 septembre). Le vin de cette année, avec celui de 1822 et de 1834, est le meilleur qui ait été récolté jusqu’à ce moment [1868] ». (Bulletin historique et monumental de l’Anjou, 1868-1869).
1856
Le « Journal de Maine-et-Loire » publie des relevés de températures. La température maximale atteint 35° le 3 août. Le 7 août est rapportée l’anecdote suivante : « On nous écrit de Bonnétable (Sarthe) qu’un pâtissier de cette ville, mettant à contribution cette chaleur extraordinaire, a exposé aux rayons du soleil des biscuits qui n’ont pas tardé à atteindre une cuisson parfaite. Ces biscuits ont été enlevés en un clin d’œil par la pratique, qui les a trouvés au moins aussi bons que ceux qui sont cuits ordinairement au four. »
1861
Mois de juin chaud. Température la plus élevée, relevée le 17 à 15 h : 31,6°C. En juillet, on n’atteint que 26,3°C (« Journal de Maine-et-Loire »).
1870
« Jamais, de mémoire d’homme, la Loire n’a été aussi basse qu’en ce moment. On voit partout des grèves et des bas-fonds qu’on n’avait jamais aperçus, et qui sont comme à sec. La navigation devient, pour ainsi dire, impraticable. L’été de 1856 avait présenté ce phénomène, mais à un bien moindre degré et avec une différence de 20 cm au-dessus du niveau actuel.
Le bateau à vapeur de Nantes n’est pas arrivé hier soir à Angers. Ce matin, à 7 heures, on n’en avait pas encore de nouvelles. Les eaux de la Loire étant si basses, on suppose qu’il se sera engrevé de façon à ne pouvoir continuer sa route. » (« Journal de Maine-et-Loire », 27 juin
32,8°C sont relevés le 15 juillet. C’est précisément ce jour que le journal fait paraître la lettre du chanoine Subileau, supérieur du petit séminaire de Mongazon : « Les vacances viennent de s’ouvrir au petit séminaire Mongazon. J’ai cru qu’il était sage de devancer l’époque ordinaire de la sortie. Plusieurs élèves de la grande division, pris de fièvre ou fatigués par la chaleur, ont été renvoyés dans leurs familles. Nous avons eu la douleur d’apprendre que deux ont succombé chez eux. Bien qu’il n’y eût plus de malades au petit séminaire, les parents n’étaient pas sans inquiétude et beaucoup sollicitaient la permission d’emmener leurs enfants. Comme d’ailleurs les travaux de l’année étaient à peu près terminés, j’ai pris le parti de congédier tous les élèves. »
1895
Mois de septembre le plus chaud depuis le début des relevés météorologiques en France. À Paris, la température atteint 38,4°C le 19 juillet et 35,5°C le 7 septembre. À Angers, le mercure évolue entre 30 et 35°.
1903
35° à Angers dans l’après-midi du 2 juillet.
1906
Les Angevins réclament de l’eau et se plaignent des mauvaises odeurs que répandent les égouts par la température « torride » que subit la ville. Le 24 août, « Le Courrier de l’Ouest » publie la lettre d’un lecteur :
« Par cette période de chaleur à 40° à l'ombre où la plus stricte hygiène est ordonnée par nos médecins, il est surprenant que notre administration municipale ne tienne aucun compte des réclamations qui lui ont été faites, même sous forme de pétition... Au sujet de l'eau que l'administration envoie généreusement tous les matins pour l'arrosage des trottoirs, mais surtout pour le nettoyage des caniveaux, c'est cette eau dont nous sommes privés, depuis la rue Jean-Bodin, toute la partie de l'avenue de Contades jusqu'à la rue Dupetit-Thouars y compris environ cent mètres de la place La Fayette. Sur cette partie surtout, où les caniveaux n'ont pas de pente, ce caniveau est un cloaque ininterrompu, pestilentiel, véritable bouillon de culture à microbes et pour nettoyer cette infection, nous ne recevons pas une goutte d'eau... »
1911
Vague de chaleur (record à Paris avec 37,7°C) et sécheresse exceptionnelle. Le 23 juillet, « à 4 h 45 du soir », par suite de la dilatation, la voie de chemin de fer s’est déformée au passage du train de marchandises 1479, à la sortie de la gare de Chaudefonds-sur-Layon. Aucun accident, mais le train suivant, de voyageurs, a subi un retard de 45 minutes en attendant le redressement de la voie. (« L’Ouest », 25 juillet)
Le 27 juillet, le même journal d’Angers titre : « On manque d’eau ! » Les ménages se plaignent. « Dans les quartiers ouvriers, principalement, distribution parcimonieuse. La consommation moyenne en mars était de 5 000 m3 par jour, le 22 juillet elle était de 18 000 m3. Ce surcroît de consommation n’est pas uniquement dû à la chaleur, mais surtout à l’extension incessante de la ville. Les trois machines de l’usine élévatoire des eaux de la Loire aux Ponts-de-Cé, qui aspirent l’eau du fleuve, ne peuvent y suffire. »
Le 12 septembre, le journal titre encore : « La chaleur, toujours la chaleur ! »
1919
Chaleur partout en France. Sur les coteaux de la Loire, du Cher et du Loir, les grappes de raisin sont brûlées. Des orages éclatent le 17 août en région parisienne. « Il y a même eu à Angers un véritable cyclone qui s’est abattu sur la ville pendant plus d’une heure, sans pluie et avec une violente odeur de soufre. […] Les Angevins sont les seuls qui ne paraissent pas s’en être aperçus ! » (« Le Petit Courrier », 18 août).
1921
Grande sécheresse et canicule historique, la Maine est au plus bas.
1923
La XIIe traversée d’Angers à la nage est annulée en raison du niveau très bas de la Maine qui rend dangereux les abords du pont de Verdun. Le 9 août, « Le Petit Courrier » donne des conseils pour éviter la dysenterie en raison des fortes chaleurs et publie une note de la mairie incitant vivement les Angevins à ménager l’eau de Loire, afin d’éviter un arrêt de la distribution. Le même jour, toute la basse ville a manqué d’eau.
1924
En raison de la température élevée, la revue du 14 juillet est supprimée.
1934
« Chaleur à Paris, chaleur en province. Les rivières baissent. Les poissons meurent. Le forêts brûlent ». Sept incendies se déclarent dans la forêt de Fontainebleau (« Le Petit Courrier, 19 juin).
1938
« L’Ouest-Éclair » note « chaleurs torrides sur toute la France », mais ne donne pas de température supérieure à 34°.
1947
Très fortes chaleurs de mai à septembre. Le 28 juillet, la canicule connaît son pic : 39,8°C à Angers. Ce record tient 72 ans, jusqu’au 23 juillet 2019 où le thermomètre affiche 40,7°C.
1959
En juillet, l’ouverture de la piscine de la Baumette est brusquée à cause « de la chaleur tropicale qui règne depuis plusieurs semaines », quoique les travaux ne soient pas tout à fait terminés (Le Courrier de l’Ouest, 21 août).
1976
Sécheresse historique, la Maine affiche -1,45 m le 2 juillet. Jamais on ne l’a vue plus basse, même en 1921, année pourtant record. La température ne dépasse toutefois pas les 36,3°C, enregistrés à la station d’Angers-Avrillé le 28 juin.
Depuis les grandes chaleurs se sont accentuées, en fréquence et en intensité : 1983, 1990, 1996, 2003, 2005, 2006, 2011, 2012, 2015, 2017, 2018, 2019, 2022, 2023, 2025 et… 2026.
