La porcelaine à Angers, c'est Jean Rocher !

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 335, juillet 2009

Le nom de Jean Rocher, de 1954 à 1986, est synonyme de porcelaine, de cadeaux. Un service de Limoges incrusté d’or ? Les gadgets les plus contemporains ? On trouvait toujours satisfaction chez Jean Rocher, 7 boulevard Saint-Michel, l’une des plus grosses affaires de France en arts de la table.

Les débuts sont difficiles pour Jean et Annette Rocher, venus de Bretagne reprendre un magasin en perdition, « Au Service de Table », 25 rue de la Roë, qu’Émile Gaucheron a réussi à leur vendre en faisant croire à une affaire en or… À peine installés le 1er septembre 1954, c’est le désenchantement. Le stock est constitué de rossignols, le chiffre d’affaires oscille autour de 110 000 francs par mois (2 098 € actuels), la rue de la Roë a connu six faillites en 1953 ! Et la clientèle n’est pas toujours facile. Une dame demande un jour des tasses à thé. Dans le stock laissé par Gaucheron, il n’y a que des tasses mixtes pouvant servir aussi bien pour le café. Annette Rocher les propose et s’attire les foudres de la cliente : « Mais Madââme, j’ai les moyens de me payer les deux ! »

 

Il faut quatre ans pour remonter l’affaire. Adieu chauffage : tout l’argent passe en publicité. Des grossistes compréhensifs, comme Fleury et Rozé à Angers, font l’avance d’un nouveau stock. Les Rocher n’ont qu’une maxime : « Toujours mieux servir le client ». De 35 m2, le magasin passe à 70 m2 avec l’annexion de « Télé-Radio ». Le maire Jean Turc, un client, leur dit un jour : « Vous n’allez pas rester dans un petit magasin comme cela, pourquoi ne déménageriez-vous pas boulevard Saint-Michel ? » Quoique le quartier ait encore mauvaise presse, malgré les travaux de rénovation urbaine engagés en 1958, les Rocher se décident à acheter trois cellules dans le patio, au 7 boulevard Saint-Michel et une vitrine donnant sur la rue.

Jamais ils n’ont regretté « cet acte de foi » dans le développement d’un quartier neuf. Le maire assiste à l’inauguration, le 10 novembre 1964. On s’y presse pour admirer les merveilles des manufactures de Limoges - une curieuse table en porcelaine et ses couverts assortis, le service de table offert par Napoléon au duc de Bassano - Baccarat, Daum, Saint-Louis, Val-Saint-Lambert… En six mois, le chiffre d’affaires atteint celui du magasin de la rue de la Roë, que par précaution ils conservent cependant deux ans encore.

 

Plusieurs agrandissements portent le magasin à 500 m2. L’activité emploie jusqu’à dix-huit employés à sa fermeture en 1986. Le stock comporte 3 500 références en 1973 et une réserve de 20 000 pièces. La porcelaine s’y taille la part du lion avec près de 30 % du stock. Viennent ensuite le cristal, les cadeaux, l’orfèvrerie, l’inox et l’étain. 28 % du chiffre d’affaires est réalisé par les listes de mariage. Et pourtant, la concurrence ne manque pas. Trois autres magasins sont spécialisés dans les arts de la table : la « Galerie Ménagère », Viviès et surtout Joubert, le doyen d’entre eux, idéalement situé à l’angle de la rue d’Alsace et du boulevard du Maréchal-Foch. « Le fait d’être rentrés dans une centrale d’achats comportant quinze des plus importants magasins de l’Hexagone, témoigne Jean Rocher, nous a fortement aidés, nous plaçant en bonne situation dans nos achats. »

La réputation grandissante de Jean Rocher est renforcée par de brillantes expositions, qui peuvent attirer 5 à 7 000 visiteurs en une semaine. Une galerie d’art contemporain est même ouverte pendant quelques années, baptisée « Le 45 », du fait de son adresse au 45 boulevard Saint-Michel. Au sous-sol est installé l’atelier de décor sur porcelaine de la société Rocher-Badoisel créée le 1er octobre 1967 avec l’épouse du peintre Charles Badoisel. Elle exploite la marque déposée « Créations Rosel ».

Le magasin ne présente pas seulement des produits traditionnels de la plus haute classe. On y trouve des gadgets ingénieux et inédits à partir de 10 francs et tout le design contemporain, dans un deuxième espace de vente, « Jean Rocher contemporain », inauguré le 10 novembre 1970 au 11 boulevard Saint-Michel. Ce magasin d’avant-garde frappe à Angers. Les premières assiettes en verre, achetées en Italie, y sont diffusées, de même que les premières assiettes carrées dessinées par Raymond Loewy, le grand designer industriel…

 

L’un des coups de maître de Jean Rocher reste la diffusion de l’art contemporain. Dans son atelier, il fait travailler, outre Badoisel, les céramistes Pierre Devie, Roch Popelier… et même l’écrivain artiste Jean Burnat, resté célèbre pour ses jeux radiophoniques et télévisés « Quitte ou double » et « Réponse à tout ».

Jean Rocher se fait aussi le diffuseur des oeuvres de Jean Lurçat à Angers. Il obtient tapisseries et céramiques de l’artiste en dépôt-vente. Quand, en décembre 1966, on ne parle plus que de l’achat du « Chant du Monde » par la Ville d’Angers, c’est le moment qu’il choisit pour exposer dans sa vitrine le service de table auquel l’artiste travaillait à sa mort et la tapisserie qui l’a inspiré, « De soleil et de feuillage ». Ce service, il en fera cadeau à la Ville d’Angers.

Mes vifs remerciements à Jean et Annette Rocher pour leurs précieux témoignages et le don libéral du fonds d’archives de leur commerce.

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