Villevêque, château des merveilles

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 270, juillet 2003

Le 27 janvier 2003, le conseil municipal d'Angers acceptait le plus beau legs jamais proposé à la Ville : le château de Villevêque, sa collection de neuf cents objets d'art ainsi que la fortune mobilière et immobilière de la testatrice, Marie Duclaux-Dickson (1911-2002), suivant en cela la volonté de son mari, Daniel Duclaux (1910-1999).

Rien ne prédisposait Daniel Duclaux à se passionner pour les arts du Moyen Âge. Rien non plus ne l'appelait spécialement à venir en Anjou, mais le jeu de l’art et du hasard a guidé ses pas jusqu’à Villevêque.

Daniel Duclaux naît le 7 août 1910 à Saint-Mandé. Ses grands-parents sont auvergnats. Ils s'installent à Paris. Son père, mécanicien, avait un garage à Vincennes. De lui, son fils garde le goût pour la mécanique. Élève doué, grand travailleur, il réussit brillamment en 1927 le concours d'entrée à l'École nationale des arts et métiers. 20 en mathématiques ! Lors des résultats, assez surpris de voir qu’il a seulement 2 dans cette matière, alors qu’il pensait avoir réussi, il se résout, timidement, à demander des explications. Après vérification, on s’aperçoit qu’un zéro a été omis après le 2…

Le créateur

Ingénieur des arts et métiers, il est d'abord attaché à plusieurs grands établissements de travaux publics et de constructions métalliques, à Paris et à Lille. En 1947, il fonde sa propre entreprise, Électrification – Charpente – Levage (ECL), à Lille, puis à Fâches-Thumesnil et à Ronchin. C’est dans le Nord qu’il fait la rencontre de Marie Dickson, née à Lille en 1911. Il l’embauche comme secrétaire générale de son entreprise et l’épouse en 1950. Les Dickson sont d’origine écossaise, alliés aux Dewulf, qui ont donné à Dunkerque un fameux corsaire, Mathieu Dewulf (1670-1739), émule de Jean Bart. C’est David Dickson, né à Clockbridge en Écosse, qui introduit dans la banlieue de Dunkerque, à Coudekerque, la filature du lin, du chanvre et du jute, puis leur tissage. En 1862, l’usine Dickson emploie 1 254 ouvriers.

La firme Dickson existe toujours aujourd’hui, leader mondial de la toile de store ; ECL de même, leader mondial sur le marché des équipements destinés à la production d’aluminium. Daniel Duclaux avait d’abord lancé son entreprise sur la réalisation d’équipements publics métalliques : ponts, portes pour hangar aéronautique, grues, équipements portuaires. Dans la grande œuvre de reconstruction d’après-guerre, les marchés étaient nombreux. Puis, le « Duc » comme l’appellent ses employés, réoriente peu à peu, à partir de 1955, ses activités vers la fabrication de matériels complets pour l’industrie de l’aluminium. Son génie créateur lui permet de proposer des solutions novatrices. Et finalement Péchiney rachète son entreprise en 1970. Mais Daniel Duclaux reste seul maître à bord jusqu’à sa retraite en 1981…

Le collectionneur

Comment, dans une vie de création aussi bien remplie, et de voyages incessants dans le monde entier, car le « Duc » était l’unique commercial de son entreprise, comment a-t-il pu trouver encore le temps de rassembler une superbe collection sur les arts du Moyen Âge ? La passion est un puissant ressort…

Ses premiers achats datent des années 1940. Petits objets pour petits moyens… Premières enchères à Drouot, achats aux Puces : un tirage en bronze du Voltaire de Houdon, des tanagras (statuettes grecques des IVe-IIIe siècles avant J.-C., en terre cuite). « C’est toute une civilisation, tout un monde qui vient près de vous… » et qui le faisait rêver, car, disait-il, « l’homme n’est pas fait pour s’abîmer dans des réflexions technologiques interminables ». Regrettant que beaucoup de cadres manquent de culture, il dévore quant à lui les livres qu’il achète à foison chez les bouquinistes de Lille, tous les samedis matin. Des livres d’histoire de l’art, mais aussi de littérature : c’est un grand admirateur de George Sand, de Balzac, de Colette, des poètes du XIXe siècle…

Le collectionneur faisant admirer ses émaux du Moyen Âge. Arch. mun. Angers, Photothèque.

Avec le succès de son entreprise, ses moyens financiers lui permettent à partir des années cinquante, mais surtout de 1970, des achats de plus en plus importants. Il s’attache les conseils d’un jeune antiquaire, Philippe Carlier. Tous deux se forment et travaillent de concert. L’ingénieur-collectionneur est éclectique, balayant l’histoire depuis le IVe siècle avant J.-C. jusqu’au XIXe siècle, avec une vraie passion pour le Moyen Âge et la Renaissance. L’antiquaire l’oriente vers des domaines qui l’attirent moins de prime abord, comme les manuscrits enluminés. L’essentiel de la collection est réuni dans les années soixante-dix. Achats internationaux, objets de rang international.

La beauté, éternelle...

Tous les arts sont réunis : bronze, céramique, dinanderie, émail, ferronnerie, gravure, ivoire, arts du livre, enluminure, ébénisterie, orfèvrerie, peinture, sculpture, tapisserie, textile, vitrail, au total neuf cents objets qui forment le testament d’une vie dédiée à la technique et aux arts. Car c’est là l’enfant unique et chéri de M. Duclaux. Mais quel écrin choisir pour de pures merveilles : Vierge de l’Annonciation siennoise en bois polychrome du début du XVe siècle, grande bible enluminée sur vélin de la fin du XIIe siècle, précieux incunables (premiers livres imprimés, au XVe siècle), tableaux de l’atelier de Rogier Van der Weyden ou du Pérugin, tapisserie millefleurs aux oiseaux et à la licorne... ?

Château de Villevêque, façade d’arrivée. Phot. D. Duclaux, Arch. mun. Angers, Photothèque.

Ce sera Villevêque, modeste château somme toute, bâti et rebâti pour plusieurs évêques d’Angers, dont c’était la maison de campagne jusqu’au début du XVIe siècle. Pourquoi Villevêque et l’Anjou ? Histoire d’un coup de foudre pour une tapisserie de Tournai, vue dans le magazine « Demeures et châteaux », la fameuse  Condamnation de banquet, du début du XVIe siècle, si fraîche dans ses coloris... Aussitôt Daniel Duclaux est attiré, il visite, demande des précisions, mais en homme d'affaires avisé et tenace ne conclut qu'après trois ans de contacts variés, en 1979. Dernière étape, le voeu le plus cher du collectionneur : créer un musée sur place, garder une demeure vivante, faire partager ses passions. La Ville d’Angers accepte de poursuivre cette belle aventure de la beauté, dont les « larges yeux aux clartés éternelles », suivant le poème de Baudelaire qu'il aimait à citer, ont toute sa vie fasciné M. Duclaux.