Une reine et un président pour la fête des Vins de France

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 328, décembre 2008

Angers accueille en 1937 la Ve fête des Vins de France : moment inoubliable de délire collectif qui transfigure la capitale d’ordinaire si mesurée de l’Anjou. Une foule immense déferle sur la cité et laisse éclater sa joie aux manifestations présidées par une gracieuse Angevine.


Le jury délibère, puis revient sur la scène du théâtre. L’instant est émouvant. Un silence de mort plane sur l’assistance. Les résultats sont alors proclamés : reine des Vins de France, le numéro 4, Mlle Berthe Sallé, reine de Tiercé !

 

Portrait de Berthe Sallé, par Alzieu. Coll. part., Arch. mun. Angers, 1 Num.

Cette fête de 1937, la plus importante depuis celle de l’inauguration de la gare Saint-Laud par le futur Napoléon III en 1849, a été voulue par la Fédération des syndicats viticoles de l’Anjou. Pour améliorer la difficile situation de la viticulture dans l’entre-deux-guerres, l’État met en place les appellations d’origine contrôlée (AOC) à partir d’un décret-loi de 1935, garantissant l’origine des vins. Au sein du Comité national de propagande pour le vin, les vignerons lancent de vigoureuses campagnes de promotion, dont la fête des Vins de France est la plus belle illustration. La première se déroule en 1933 à Mâcon en Bourgogne. En 1934, Bordeaux consacre plus de 500 000 francs à la fête. Le champagne est à l’honneur en 1935 à Reims, le vin d’Alsace à Colmar l’année suivante.

En 1937, c’est donc le tour d’Angers. On ne regarde pas à la dépense : plus de 700 000 francs. Le président de la République, Albert Lebrun, assistera à la fête. Tout l’Anjou s’active pour élire les reines communales, puis cantonales, qui elles seules pourront être candidates à l’élection de la reine des Vins de France, au Grand Théâtre d’Angers, le 30 mai. Toutes doivent revêtir le costume angevin et la coiffe.

 

La famille Sallé à Tiercé, entourant la reine des Vins de France. Coll. part., Arch. mun. Angers, 1 Num

Reine le jour de sa fête…

Un tonnerre d’acclamations salue l’élection de Berthe Sallé, « que tout le monde s’accordera à proclamer inattaquable » note Le Petit Courrier. Aujourd’hui, elle s’en souvient encore avec émotion. Et dire qu’elle n’était pas très motivée pour cette élection ! Elle n’avait que 17 ans. Fille de la terre - ses parents sont agriculteurs à la ferme de la Chapelle à Tiercé - elle préférait la vie simple des travaux de la ferme, tandis que sa soeur aînée, Blanche, candidate elle aussi, aurait aimé être « en représentation ». Mais c’est Berthe qui a été élue : elle sera reine le 4 juillet, le jour de la Sainte-Berthe… Ce 30 mai, c’était la première fois qu’elle se rendait à Angers.

Dès son élection, elle se rend avec son escorte de demoiselles d’honneur à la foire-exposition, puis chez Alzieu pour les photographies officielles où elle est maquillée pour la première fois. Sa mère l’accompagne. La fête débute officiellement le 3 juillet, devant le château illuminé par la société des lampes Mazda, avec la reconstitution d’un tournoi donné par le roi René près de Saumur.

 

Le char de la reine rue d’Alsace. Coll. part., Arch. mun. Angers, 1 Num

Quel défilé !

Dimanche 4 juillet : le grand jour ! Tandis que le président de la République visite les vignobles le matin, puis préside un grand banquet au palais de justice, la reine des Vins se prépare pour le grand défilé des quinze chars historiques, conçus par les artistes angevins. Comme il se doit, son char clôt le cortège, un char immense, représentant une coiffe angevine, en carton épais soutenu par une armature. Pour rejoindre son trône, Berthe Sallé doit grimper sur un grand escabeau avec sa robe à traîne, de quoi ne pas être très rassurée ! Le défilé s’étend sur près de deux kilomètres.

L’Angevine Marinette Rameau a noté dans son journal : « J’ai aimé les délégations des contrées vinicoles : les Alsaciennes furent très acclamées, les Bordelaises étaient très gaies. Naturellement beaucoup d’Angevines. Notre costume est sévère et vieillit les jeunesses qui le portent. Les chars étaient parfaits. Beaucoup de reconstitutions historiques, mais les chaussures n’étaient jamais dans la note. Seul un groupe de ménestrels s’était chaussé de pantoufles genre poulaines, la pointe en moins, mais c’était bien. Foulques Nerra était blond et pas assez martial, les Gaulois fumaient des cigarettes, mais à part quelques détails, l’ensemble était très bien, les costumes très frais ».

Arrivée devant le palais de justice, Berthe Sallé remet l’étendard des Vins de France au président de la République, qui le transmet à la reine des Vins de 1938. La fête se poursuit le soir sur les bords de la Maine pour un grand spectacle nautique. Le président Albert Lebrun est déjà reparti, enchanté de son séjour et rendu assez euphorique par le délicieux vin d’Anjou.

 

Berthe Sallé remettant l’étendard des Vins de France au président Albert Lebrun. Coll. part., Arch. mun. Angers, 1 Num

Quant à Berthe Sallé, elle poursuit son ballet de festivités… sur un rythme assez fatigant, d’autant que pendant les repas, pour qu’elle ne mange pas trop, on lui retire son assiette, ses verres pleins ! Lors des bals, elle ne peut danser qu’avec des hommes âgés… Le professeur de danse Letournel l’observe et lui dit : « Tu es superbe, tu n’as pas besoin de leçons ». Dans l’année qui suit, jusqu’à la fête des Vins de 1938 qui la conduit en Avignon, la reine de 1937 est souvent invitée et reçoit de nombreux cadeaux. Quels souvenirs pour notre belle Angevine !

Je remercie vivement Mme Berthe Sallé-Roland pour les photographies et souvenirs qu’elle m’a communiqués.