Une épicerie mythique : la maison Pelé

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 275, janvier 2004

L’épicerie « la plus importante de France en province », développée par Alfred Pelé, laisse encore aujourd’hui rêveur : tant de marchandises accumulées, tant de variété, un chiffre d’affaires toujours en progression, des livraisons à domicile même pour des commandes de quelques sous… On n’y réclamait jamais en vain un produit, si rare fût-il.

Rien de particulier ne prédisposait Alfred Pelé au commerce. Ses parents étaient fermiers à la commanderie d’Arville, en Loir-et-Cher, où il naît en 1859. Dès l’âge de dix-sept ans, il se rend à Paris, où la tradition familiale lui attribue des débuts chez Félix Potin. On le retrouve ensuite au Mans, à l’épicerie Malassigné. De là, il gagne Angers, sans doute vers la fin de l’année 1884, et reprend l’épicerie Mauboussin, place du Ralliement, fondée en 1858, selon la mention indiquée sur les catalogues d'alimentation semestriels publiés par Alfred Pelé. Il apparaît pour la première fois sur les listes électorales d’Angers en 1886, où il se trouve ajouté à l’encre rouge.

« Lutte âpre »

Les débuts nécessitent un travail acharné, période difficile qu’il ne manque pas d’évoquer à son départ à la retraite en 1914 : « … Je quitte un poste où j’ai combattu pendant trente ans à vos côtés, lutte âpre et terrible au début, où, seul, sans fortune et sans amis, je n’avais pour tous compagnons que trois ou quatre employés dévoués qui, sans cesse, je pourrais dire nuit et jour (car ouvrant dès que le jour commençait à poindre, nous étions encore là souvent après minuit), luttaient à mes côtés, me soutenant dans la tâche aride que j’avais assumée ». Terrible lutte, certainement, car certaines personnes répandent sur son compte des insinuations déloyales : Pelé aurait un procès monstre pour fraudes en tous genres, ses vins ne seraient pas naturels…

Alfred Pelé et sa seconde épouse, Marie-Thérèse Vadé (vers 1904 ?)

Il applique en fait les principes du grand commerce : acheter en quantité, revendre à petits prix pour vendre beaucoup et, secret de la réussite : avoir des produits de qualité absolument irréprochable. Il importe les meilleures liqueurs, le véritable foie gras de Strasbourg et la choucroute, les rillettes de Tours, les tripes à la mode de Caen, les confiseries de la maison Jacquin, les grands vins de Bordeaux et de Champagne, achète directement ses rhums aux plantations Saint-James.

Ses propres laboratoires

Comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, il ouvre des laboratoires, se met à fabriquer ses propres pâtisseries, ses rillettes, vendues dans les célèbres petits pots en grès que l’on retrouve aujourd’hui chez les antiquaires. Dès 1893, il dépose une étiquette pour désigner les produits qu’il vend : « Épicerie centrale, Alfred Pelé, successeur de Malassigné (au Mans), place du Ralliement. Vins fins, comestibles, desserts ». En 1897, il invente un « Véritable triple-sec Saint-Julien » (marque déposée). C’est une liqueur blanche, à base d’oranges amères distillées, une sorte d’imitation du triple-sec Cointreau, vendue dans une bouteille similaire ! À partir de 1898, les marques « Véritable guignolet Saint-Junien » et « Chocolat Saint-Julien » sont déposées, mais pas celle des « biscuits hygiéniques anisés Saint-Julien ».

Cafés, charcuterie et vins sont les plus grandes spécialités de la maison Pelé. La brûlerie de café se trouvait à l’angle de la rue de la Roë (emplacement de la Briocherie). Un système nouveau de torréfaction à vapeur, donnant une économie de 30 % en force, arôme et qualité, est utilisé depuis 1896. Très vite, les quantités journalières vendues sont énormes : 500 kg par jour en 1913. Le nombre de porcs débités chaque année n’est pas moins impressionnant : 1 031 en 1906, 1 664 en 1914… Quant aux vins, A. Pelé devient rapidement lui-même propriétaire-viticulteur de 500 hectares : à Mûrs-Érigné où il produit d’excellents vins de pineau blanc, en Tunisie et en Algérie. En 1903, la vente de vins atteint 500 000 litres, en majeure partie des vins fins.

Plus de cinq mille personnes par jour

Comme l’annonce l’album bijou souvenir de l’exposition d’Angers de 1895, la maison Pelé « est la première en France qui ait su réunir dans ses magasins tout ce qui concerne l’alimentation » : pâtisserie, charcuterie (l’une et l’autre de fabrication maison), boucherie, conserves (légumes, poisson, gibier…), vins et spiritueux, confiserie, chocolaterie, épicerie naturellement, fromages, mais aussi brosserie, droguerie, parfumerie, bougies… Tout l’immeuble situé entre la rue des Deux-Haies et la rue de la Roë est colonisé en novembre 1901 : à l’entresol se trouve la confiserie, la boucherie est au 40 rue de la Roë, la poissonnerie au n° 42 (à l’emplacement du salon de coiffure actuel). À son ouverture, celle-ci fait sensation car les poissons, de mer et d’eau douce, sont conservés dans l’eau courante : « Très curieuse surtout à visiter, signale l’album de 1895, la poissonnerie annexe, où d’un rocher jaillit une eau limpide, alimentant un vaste bassin dans lequel frétillent des milliers de poissons de toutes variétés attendant la friture ». En 1902, le magasin est l’un des premiers à adopter l’éclairage électrique.

Voiture de livraison Pelé, carte postale, vers 1910. Coll. part.

D’année en année, le chiffre d’affaires est en progression constante : 270 701 F en 1885, 1 646 892 F en 1897, 2 400 000 F en 1906. Plus de cinq mille personnes fréquentent quotidiennement le magasin en 1901. Après les agrandissements successifs du magasin place du Ralliement, Pelé étend ses tentacules rue des Deux-Haies, édifie un nouvel immeuble à l’angle de la rue Saint-Laud et de la rue Claveau, descend encore dans la rue Claveau pour inaugurer d’immenses chais en 1912 (actuel cinéma « Les 400 Coups »). En 1905, il a fallu ouvrir une succursale rue de la Gare. Ses camionnettes de livraison - des automobiles dès le début du XXe siècle – et ses vélos-charrettes, aux rayures de couleur jaune paille et violette, sillonnent la ville en tous sens.


Rançon d’un labeur inouï ? Alfred Pelé décède le 22 juin 1917 à cinquante-huit ans seulement, subitement frappé d’une congestion pendant une promenade au jardin de la Préfecture. Il s’était retiré des affaires au début de l’année 1914, après avoir offert un grand banquet à son personnel, près de 150 convives. Bottin et Chaud prennent le relais pour près de quarante années, mais si forts ont été le prestige et l’oeuvre d’Alfred Pelé que toujours on dit, jusqu’à la fermeture de la maison en 1951 : "Allons chez Pelé".