Un Angevin reçu à l'hôtel de ville de Paris en 1856

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 315, septembre 2007

Eugène Talbot (1808-1860), avocat général à la cour d’appel d’Angers, fin lettré et musicien, décrit dans une lettre inédite [1] à sa fille Louise son invitation aux « magnificences de l’hôtel de ville », données le 14 avril 1856, en l’honneur du congrès de Paris, tenu à l’issue de la guerre de Crimée.

“J’ai vu […] une des plus ravissantes fêtes que recherche le monde. De toutes parts, on m’envie ce privilège que le hasard seul m’a procuré et M. Duboys [2] lui-même, notre maire et député, que j’ai rencontré dans les salons, m’exprimait, avec son étonnement de m’y voir admis, une sorte d’envie de me trouver plus favorisé que lui. En effet, tandis qu’il restait dans la foule, je passais, muni d’une carte spéciale, par les galeries réservées, pour aller prendre ma place dans la salle de spectacle derrière les membres du Congrès de la paix et avant les deux ou trois mille personnes conviées à la soirée.

[…] Un peu avant sept heures, ma modeste voiture entrait sous le vestibule de l’hôtel de ville comme celle d’une Excellence, et de grands laquais brodés et dorés s’empressaient d’ouvrir ma portière […]. Je monte un escalier grandiose, resplendissant de lumière et de fleurs. […] Je traverse quatre, cinq et six salons, et quels salons ! et j’arrive enfin dans le grand salon de réception […]. J’étais des premiers arrivés, sauf le Garde des Sceaux que je salue, qui me sourit et me tend la main. M. et Mme Haussmann me font le plus charmant accueil. Puis arrive la foule, la foule des grands personnages : plénipotentiaires, ambassadeurs, ministres, etc. Un huissier criait de la porte à chaque entrée : Son Excellence M. le ministre plénipotentiaire de Sa Majesté l’Empereur ou le Roi de… !, Son Altesse… !, Sa Grandeur… ! […]

À l’annonce “Madame est servie !”, nous avons défilé à travers je ne sais combien de salons, ayant toujours deux laquais mirodés [3] à chaque porte, et nous sommes arrivés à la salle à manger. Juste Dieu ! Quelle splendeur ! La galerie toute entière dorée et peinte avec la plus grande richesse était plus que tout le reste inondée de lumière et de fleurs disposées par masses éblouissantes. La table avait au moins quatre mètres de largeur. Le dîner était servi tout autour et le centre couvert de trois rangs d’objets magnifiques en orfèvrerie, porcelaines, candélabres, groupes d’art etc. qui dans la ligne du milieu n’avaient pas moins de cinq à six pieds de haut. Nous voilà tous assis, je dis tous les invités, mais autour de nous se tenaient debout un bien plus grand nombre de valets, laquais et de servants, tous habillés de trois manières : les laquais, gros habit galonné, brodé etc. ; les valets, habit à la française brodé, boutons clairs, culotte bleue et bas blancs ; les servants, habit noir à la française également, culotte noire et bas noirs. Tous avec aiguillettes [4].

Je pense que chaque convive en avait un de chaque espèce pour lui seul. Ces gaillards-là ne vous font point attendre, et tandis qu’un vous enlève votre assiette à gauche, l’autre vous en glisse une nouvelle à droite ; et cela avec une telle prestesse que je crois qu’ils m’ont plusieurs fois soustrait de bons petits morceaux que je n’avais pas finis. Je me rappelle une truffe surtout !… Nous avions chacun sept verres : coupe pour le madère, verre ordinaire, champagne, sorbets, deux verres à bordeaux, un plus petit aux vins de liqueur. […]

Pour revenir, nous avons suivi une autre série de salons, dans plusieurs desquels étaient dressées à droite et à gauche de longues tables devant lesquelles s’arrêtaient ceux qui voulaient prendre le café. Puis rentrés au grand salon déjà plein de la foule, nous avons passé fièrement, nous autres privilégiés, pour nous rendre à la galerie des fêtes où le théâtre était dressé. Ici, je renonce à raconter. Fleurs, lumière, tentures, dorures et peintures surpassaient là tout le reste. Un tiers environ de la galerie était réservé à la scène ; le reste livré aux invités. Le centre dans toute la longueur était occupé exclusivement par les dames, dont la masse présentait un coup d’oeil ravissant. Les messieurs étaient tous rangés des deux côtés et dans les entre-colonnades.

En avant des dames était un espace vide dont le centre seul n’a point été occupé. À droite, se sont groupés les membres du Congrès, les ministres, etc. […] Je m’étais assez bien placé, près de Mlles Haussmann, derrière le Congrès […], je pouvais jouir de l’ensemble et des détails. Sur le premier rang étaient placées la princesse Mathilde [5], assez vulgaire personne, la duchesse d’Albe [6], très distinguée, mais moins jolie que sa soeur […].

Le spectacle […] se composait du Concert à la cour [7], chanté par les premiers sujets de l’Opéra Comique […] et dans lequel on a intercalé un concert réel où sont venus fournir leur contingent l’Alboni [8], […] Bottesini, la miraculeuse contrebasse, la merveille du jour ; et un divertissement dansé par vingt charmantes danseuses de l’Opéra […] Le tout a duré jusqu’à une heure et demie. Je suis sorti de là enchanté, ahuri, ravi, éreinté, charmé et assommé. […]”

Grande galerie des fêtes de l’hôtel de ville de Paris, 14 avril 1856. Dessin publié dans le journal "L’Illustration", 26 avril 1856.
La cantatrice Marietta Alboni. Gravure du XIXe siècle.

 

[1] - Conservée dans une collection privée. En copie aux Archives municipales d’Angers.

[2] - Ernest-Eugène Duboys, magistrat, maire d’Angers de 1851 à 1859.

[3] - Bien pomponnés.

[4] - Sorte de fourragère.

[5] - Fille de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie.

[6] - Maria-Francisca de Sales, dite Paca, soeur d’Eugénie de Montijo (1824-1860).

[7] - Opéra comique de 1824, livret de Scribe, musique d’Auber.

[8] - Marietta Alboni (1826-1894), cantatrice italienne, élève de Rossini, considérée comme l’un des plus grands contraltos de l’histoire de l’opéra.