Sous le boulevard Ayrault, le port !

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 334, juin 2009

L’Angevin du XXIe siècle qui, traversant le boulevard Ayrault et la place François-Mitterrand, pourrait se transporter deux siècles en arrière, serait bien surpris de se retrouver au beau milieu… d’un canal : celui du port Ayrault.

Le nouveau quartier commerçant des halles - actuelle place Louis-Imbach - promu coeur actif de la ville au XVIe siècle avec l’installation de la mairie, manquait d’un débouché sur la Maine pour son négoce. D’autant que la Mayenne et la Sarthe venaient d’être « chenalisées » jusqu’à Laval et Le Mans.

Le maire René Ayrault comprend cette nécessité, quoique son premier souci soit défensif : achever la clôture de la ville au nord-est. Le 31 juillet 1556, le corps de ville décide de rouvrir l’ancien fossé situé entre les prairies Saint-Serge et de Boisnet. Pour satisfaire le commerce local, ce fossé sera un canal d’environ 10 à 13 m de large. On établira une pêcherie au pied du bastion de Saint-Serge. Trois usages pour un seul projet : il s’agit de ménager les deniers publics…

Jean Delespine, maître des oeuvres de la ville, célèbre architecte à qui l’on doit une aile de l’hôtel Pincé, dirige le chantier et ses 846 ouvriers et fournisseurs. Commencé en août 1556, l’ouvrage est achevé le 30 mars 1557. Le canal se trouve à l’intérieur de l’enceinte, en Boisnet. Il est protégé à l’amont par une turcie, levée plantée de saules pour tenir les terres, d’où le nom de canal de la Saulaie. Des pieux protègent l’embouchure du port. Une chaîne - la Haute-Chaîne - est tendue dans l’alignement, sur la Maine.

À l’usage, le port Ayrault se révèle un échec. Il faut être batelier confirmé pour y entrer, car on doit virer à 90° dès la Haute-Chaîne franchie. Bon nombre de bateaux utilisent donc un chenal naturel, en amont de la turcie, dans les prairies Saint-Serge, pour gagner le bassin du port, vers Boisnet. Et puis surtout, c’était sans compter sur l’alluvionnement important de la Maine et l’incapacité des Angevins à gérer leurs déchets… Faute d’entretien suffisant, le port Ayrault est tellement rempli « de vaze et bourbe » (27 juillet 1607) qu’il est impossible d’y accéder lorsque les eaux sont un peu basses. On jette l’éponge en 1623 : ce qui reste du canal de la Saulaie est comblé et transformé en promenade ! Le chenal naturel en amont, plus ou moins recreusé, devient l’accès principal au port. Malgré les curages successifs, l’envasement subsiste.

 

Le port Ayrault en 1776 : extrait du plan de Moithey. Arch. mun. Angers.

En 1778-1779, grands moyens : le port est reconstruit, le chenal porté de 7,80 m de largeur à 19,50 m. On lui adjoint à son extrémité un bassin de 39 m de large sur 97,50 m de longueur, où les plus grands havriers de la Mayenne pourront tourner. Un mur de soutènement est élevé sur le côté aval du canal, pour éviter l’écroulement des terres du mail Robert. Ce sont les travaux les plus importants jamais entrepris depuis 1556. Ils mobilisent nuit et jour le « pompier » Quantin et son équipe pour épuiser l’eau du batardeau, barrage construit pour assécher le canal. Peu s’en est fallu que l’on arrive plutôt à l’épuisement de l’entrepreneur de pompes !

En 1802, il faut à nouveau employer les grands moyens pour draguer les dépôts laissés par la Maine à l’embouchure du port. Deux cuillers en fer coudées sont fabriquées pour retirer la barre de vase de 15 m de longueur sur 20 de largeur. Le port reste très fréquenté en 1830 : dépôts de tuffeaux, charpentes, ardoises, pavés, briques, carreaux et pierre des Rairies, bois de chauffage occupent tout le pourtour du canal. La cale inférieure du côté de Saint-Serge sert de port aux fourrages. On trouve autour du bassin les entrepôts de chaux, charbon, bouteilles et poteries, bois de sapin et planches pour échafaudages. En plus des bateaux qui déchargent, trois bateaux-lavoirs stationnent dans le canal. C’est dire l’encombrement !

 

Sortie du port Ayrault, à gauche, lithographie de Lécrivain, vers 1830. Arch. mun. Angers, 2 Fi 323.

Cependant, les fortifications ont été démolies et la Ville veut achever l’anneau des boulevards. Dilemme : pour que la levée du pont de la Haute-Chaîne puisse être établie en droite ligne du boulevard au pont, il faut combler la moitié supérieure du port Ayrault… Impossible de le supprimer avant d’en avoir établi un autre. On temporise donc : la levée de 1839 n’a que 7,40 m de large au lieu de 36 m. L’entreprise de deux particuliers, Gilbert et Houdet, qui creusent une douve parallèle au port Ayrault en 1840, offrirait à la Ville l’occasion de le remplacer : elle achète bien les terrains, met la douve en communication avec la Maine en 1846, mais n’achève pas l’agrandissement qui la rendrait tout à fait utile.

 

Le port Ayrault en 1848, détail de la lithographie d’Alfred Guesdon, « Angers ». Arch. mun. Angers, 2 Fi 336.
Le port Ayrault, vers 1860-1865. Coll. Célestin Port, Arch. dép. Maine-et-Loire.

La victoire reste aux moyens de locomotion terrestres. Le boulevard est achevé dans toute sa largeur en 1869, à l’emplacement du port Ayrault dont il garde le nom : cette « gare d’eau qui a rendu au commerce angevin de si utiles services et qu’il est nécessaire de remplacer dans le plus bref délai possible ». L’arrivée de la gare Saint-Serge en 1878 enterre définitivement les projets de nouveau port perpendiculaire à la Maine. Ce n’est plus la Maine qui ira à la rencontre de la ville, mais la ville qui s’étendra jusqu’à elle, par un vaste programme de remblaiements achevé au début des années 1970. De port, même sur un quai longitudinal, il n’est plus question. La route a eu le temps de vaincre la voie d’eau et même le rail…