Rue Blaise-Pascal, à la campagne

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 266, mars 2003 (version modifiée le 12 février 2009)

La campagne à Angers, c'était partout autour de la ville, à quelques centaines de mètres des boulevards, jusqu'à la fin du XIXe siècle.

Mis à part un noyau d'habitations autour de chapelle de la Madeleine, alors située à l'angle de la rue Lebas, et de la rue Saumuroise, tout le quartier entre la rue Saumuroise et la route des Ponts-de-Cé était en prairies et en cultures.

La bourgeoisie angevine y avait fermes et maisons de campagne. Vers 1850, la famille Langotière fait transformer l'habitation du Haut-Pressoir en castel néogothique dont les sculptures sont réalisées par l'atelier de l'Angevin Barrème. Face au couvent de la Retraite, du haut de la tour crénelée de ce château d'opérette, put naître l'une des plus tragiques histoires que connut le quartier, histoire si parfaitement contée par René Rabault dans son ouvrage La Tour du diable.

De l'autre côté, le long de la rue Chèvre, s'étendait le domaine du Liéru, déjà mentionné sur le cartulaire de l'abbaye Saint-Aubin, en 769. C'est là que s'établit en 1891-1892 la congrégation des petites soeurs de saint François d'Assise.

En famille rue Pascal. Mars 1905. Coll. Rullier et Verrecchia, Arch. mun. Angers.

L'église de la Madeleine

Le quartier reçoit une forte impulsion avec la création de la paroisse de la Madeleine par Mgr Freppel en novembre 1871. Détachée de Saint-Joseph, elle est dédiée au Sacré-Coeur. L'église est bâtie entre 1873 et 1878 d'après les plans de Charles-Paul Roques, sur des terrains cédés par le sculpteur Henri Bouriché, à l'angle de la rue Pascal. Elle est bénie le 30 juin 1878, mais la flèche, oeuvre de l'architecte Séjourné - n'est ajoutée qu'à la fin du XIXe siècle.

C'est alors que Mlle Eugénie Frémond, propriétaire des vastes terrains situés entre la Madeleine et la route des Ponts-de-Cé, fait ouvrir en 1876 la rue Pascal, pour mieux les lotir, comptant sur le succès de cette voie transversale mettant en communication les deux artères importantes que constituent la rue Saumuroise et la route des Ponts-de-Cé. Le 7 mai 1879, dans les registres du conseil municipal, la rue Pascal figure sur la liste des rues ouvertes par des particuliers, sans autorisation de la municipalité et sans les conditions exigées par le règlement de voirie pour être classées par la ville.

Eugénie Frémond et son agent d'affaires

En 1880, Eugénie Frémond fait édifier sur l'un des meilleurs emplacements de son "lotissement" dépendant des terres de sa ferme du Petit-Château, à l'angle de la rue Chèvre et de la rue Pascal (numéro 34 actuel), la belle maison en tuffeau, schiste et brique, que le maître-verrier Maurice Bordereau appelait le "grand chalet", sans doute du fait de ses hauts pignons, car son style est plutôt celui d'un castel néo-Renaissance. Dès son achèvement, la construction est proposée dans Le Journal de Maine-et-Loire du 19 avril 1881 et probablement louée : « À vendre ou à louer présentement une jolie maison neuve, avec un beau jardin... Vue splendide. Pour visiter les lieux et traiter du prix, s'adresser à M. Grêlé, 4 rue des Lices à Angers ».

La rue depuis le carrefour avec la rue Chèvre vers l’église de la Madeleine. À droite, la maison dite « le Chalet ». Mars 1897. Coll. Rullier et Verrecchia, Arch. mun. Angers.

Eugénie Frémond eut-elle des difficultés pour continuer son entreprise de lotissement ? Toujours est-il qu'elle cède maison et terrains restants au photographe Gaspard Berthault en 1885, qui les transmet à son fils Fernand l'année suivante. C'est ce dernier qui poursuit l'oeuvre de lotissement le long de la rue Pascal.

En 1886, les nouveaux propriétaires de la rue, dont le principal est le photographe Fernand Berthault, s'engagent à contribuer aux frais de la mise en viabilité. Ils ont déjà installé une conduite d'eau de Loire dans les trois quarts de la rue. Un plan de nivellement et d'alignement en donne l'état vers 1887. En parcourant la rue depuis l'église de la Madeleine, on ne rencontre que cinq maisons du côté gauche et neuf du côté droit. Une vigne fait face à la maison néo-Renaissance, du côté de la rue Chèvre. Les travaux effectués, la rue Pascal est déclarée municipale le 30 avril 1889. Elle est officiellement dénommée rue Blaise-Pascal au conseil municipal du 11 mars 1893.  L'appellation primitive de Pascal n'avait rien à voir avec le célèbre mathématicien, philosophe et écrivain (1623-1662) : il ne s'agissait que du prénom de l'homme d'affaires d'Eugénie Frémond, Pascal Grêlé, expert-comptable liquidateur, chargé de s'occuper de l'ouverture de la rue en question...

Artistes et gens de plume

Peu à peu les vastes terrains encore vagues en 1887 se découpent de fines lanières où s'élèvent de petites maisons angevines à une ou deux pièces en façade. « La rue Pascal fermait le triangle à l'arrière des terrains du Haut-Pressoir en serrant ses façades étroites, comme des dos de livres sur un rayon de librairie. Ainsi la vie citadine s'immisçait dans la banlieue campagnarde », écrit joliment René Rabault dans son roman La Tour du diable, pour l'année 1892. Le décorateur, homme de théâtre et écrivain en parlait savamment, puisque son grand-père, fendeur d'ardoise, s'établit rue Pascal à la fin du XIXe siècle. Son père y ouvre en 1920, à l'emplacement de la vigne signalée plus haut, des ateliers d'où sortent les décors des principales fêtes civiles (Le Vieil Angers pour les foires-expositions de 1925-1927) et religieuses d'Angers (le Congrès eucharistique de 1933). L'atelier ferme en 1961 et disparaît dans un incendie en 1975.

Rue Pascal, n° 37 en construction. Printemps 1898. Coll. Rullier et Verrecchia, Arch. mun. Angers.

La rue a connu d'autres hôtes illustres : Yves-Marie Chiron de La Casinière, qui y voit le jour en 1897, compositeur élève de Max d'Ollone et de Nadia Boulanger ; le maître-verrier Charles Bordereau dans une propriété au style assez pompeux élevée par Beignet vers 1880 ; Louis Germain (dans la maison néo-Renaissance), directeur du Muséum d'histoire naturelle de Paris de 1936 à 1942 ; Adrien Recouvreur, graveur et conservateur du musée Pincé, décédé au 50 en 1944.