Les premières halles de la République : le "ventre d'Angers"

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 289, avril 2005

Le 3 mai 2005 ont été inaugurées les « halles » troisième formule : « Fleur d’eau ». Attardons-nous sur les premières halles de la République, « ventre d’Angers » pendant un siècle (1870-1970).

Les halles sont issues des travaux d’urbanisme du Second Empire qui aèrent le quartier : sur la vaste place rectangulaire ouverte entre 1862 et 1864, on crée d’abord un marché, puis des halles, sur les plans de l’architecte Tendron, qui s’est inspiré des halles parisiennes de Victor Baltard. Il doit en coûter 230 000 F. Pour ne débourser que le minimum, la Ville recourt au système de la concession. L’adjudicataire se remboursera en exploitant les halles pendant près de douze ans. Adjugée le 16 décembre 1869 au serrurier angevin Henry fils, la construction est livrée un an plus tard.

Un grand parapluie

Le bâtiment se développe sur un grand rectangle de 66 mètres de longueur, sur 20 de largeur, couvrant une surface de 1 284 m2, à peu près à l’emplacement des immeubles actuels du bas de la place de la République et de l’actuel square Jean-Monnet. Sur un soubassement de caves s’appuient des colonnes de fonte reliées entre elles par des arcatures. Les murs sont remplis de brique jusqu’à mi-hauteur, puis de verrières faites de carreaux « Cassin », disposés en biais pour laisser passer l’air, mais non la pluie. La charpente métallique, avec lanternon d’aération, culmine à 15,70 m. Il y a place pour 149 boutiques.

Jusqu’ici, point d’anicroche. La suite est moins brillante. « Un affreux accident a mis hier toute la ville en émoi, écrit le Journal de Maine-et-Loire du 17 décembre 1874. À trois heures et demie de l’après-midi, au moment où la neige tombait avec la plus grande force, la toiture du marché Cupif et les murailles de brique qui la soutenaient, se sont écroulées ». Bilan : un mort et une quinzaine de blessés. Heureusement, les commerçants ont eu le temps de se jeter sous leurs étaux. Henry est condamné à reprendre son ouvrage et à renforcer la construction. Les halles sont rouvertes à l’automne 1875.

Les halles, dans les années soixante. Photo Courrier de l’Ouest, 10 février 1971.

Après ces débuts fracassants, vont-elles prospérer ? Peu. Après 1886, c’est le fermier des droits de place qui est chargé d’entretenir le bâtiment. Ce qu’il fait plus ou moins. En outre, les Angevins mettent du temps à apprivoiser les nouvelles halles qui souffrent de la réputation « détestable » de la place Cupif, ancien rendez-vous des filles publiques « de bas étage ». La solution ? Changer le nom de la place ! La République remplace donc Cupif en 1893.

Sales et tristes

Malgré tout, le bâtiment reste peu occupé. Lors de la destruction du marché couvert de la rue Lenepveu en 1904, le maire remarque que les commerçants « ne paraissent pas tenir aux halles de la République ». C’est qu’elles sont mal organisées et mal tenues. Dès 1905, on remarque leur « état pitoyable ». Les verres sont cassés, il n’y a plus de stores. Des eaux pestilentielles stagnent dans le sous-sol. En 1937, c’est « un bâtiment tout noir, sale, triste […]. Nos halles tiennent plus d’un campement de romanichels que d’un lieu placé sous la surveillance de l’hygiène publique […]. Pour ce qui est des étalages, il faut se débrouiller, la Ville ne veut rien payer et chacun fait à sa tête. Il y a plusieurs styles dans nos éventaires.  Ca va du canaque au patagon, en passant par l’esquimau et le hottentot » (Le Petit Courrier).

Un grand projet de restauration est enfin établi : malheureusement, nous sommes en 1942 et les matériaux manquent. Reprise après la guerre : malheureusement, nous sommes en 1950 et les hausses de prix ruinent le projet. D’autant que, depuis 1947, l’idée de raser les halles pour les remplacer par un simple marché de quartier fait son chemin.

En 1955, l’adjoint au maire Louineau dresse un nouveau projet en ce sens. « L’état défectueux des halles, le déplacement du centre de la ville […] ont éloigné […] la clientèle des halles ». Elles n’ont pas l’importance qu’elles revêtent dans la plupart des grandes villes, le principal marché ne se fait pas autour d’elles. On y trouve seulement 9 marchands de légumes, 5 de volailles, 2 d’alimentation, 10 bouchers, 6 charcutiers et 8 poissonniers en 1955.

Début de la démolition des halles (4 janvier 1971). Photo Courrier de l’Ouest, 5 janvier 1971.

Difficile choix

Mais les commerçants ne veulent pas de ce marché au rabais, découvert dans sa plus grande partie. Beaucoup de conseillers municipaux l’estiment trop onéreux pour un marché de quartier, et réduit pour de véritables halles. Argument définitif : il faut attendre le réaménagement du quartier, construit de façon incohérente. Le projet est donc enterré.

« Incontestablement, déclare le conseiller municipal Houdebine en 1963, il faut prendre une décision ». Elle est prise le 29 juin 1970 : le quartier de la République sera entièrement rénové et les halles, trop vétustes, fermées le 1er janvier 1971. Leur démolition suit, à partir du 4 janvier. Les matériaux sont récupérés par la Compagnie française des Ferrailles et, dès février, la place est nette pour un parking de soixante dix-huit voitures. Reste à imaginer de nouvelles halles, au sein d’un quartier remodelé. Délicate opération… Le premier essai, en 1984, s’essouffle vingt ans après. Nouvel essai en 2005 : sera-t-il transformé ?