Les bateaux-lavoirs : caqueteuse flottille

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 332, avril 2009

Avant l’ère de la machine à laver, les bateaux-lavoirs ont constitué un progrès face à l’insuffisance des blanchisseries de Reculée et des lavandières isolées, lavant où elles peuvent. Ils apparaissent vers 1800.


Le 15 octobre 1806, première mention des bateaux-lavoirs dans les archives : le juge de paix invite l’administration municipale à « bien vouloir assigner aux batteaux-lavoirs qui existent à Angers au nombre de quatre un local convenable, en toutes eaux quelconques, de manière à ne pas nuire tant au commerce de la rivière qu’aux autres buandières ».

 

Bateau-lavoir près des vestiges du pont des Treilles, vers 1860. Coll. Musées d'Angers. Arch. mun. Angers, coll. Robert Brisset, 9 Fi 2645.

Finalement, comme les rivières navigables font partie du domaine de l’État, c’est le préfet qui accorde ou refuse les permissions demandées. Aucune taxe d’amarrage n’est exigée, à la différence d’autres villes, comme Nantes. Le règlement du 23 mars 1840 sur la police des ports navigables d’Angers oblige simplement à apposer une plaque indiquant nom et domicile du propriétaire ainsi que la date de la permission obtenue. Le plus souvent, le bateau possède son propre nom - Saint-Antoine, Saint-Serge ; l’Ange Gardien, l’Union, la Paix, l’Espoir - des noms qui reflètent la division entre l’Anjou clérical et laïque. Quant au Moulin à Paroles, amarré quai Gambetta en 1910, point n’est besoin d’explication…

 

Le Saint-Louis, appartenant à René Turcius, quai Monge, 1946. Arch. mun. Angers, coll. Robert Brisset, 9 Fi 12988, cliché Barbé.

Ces bateaux sont une aubaine pour les charpentiers du Roi-de-Pologne et surtout de Reculée, particulièrement pour les familles Vallée, puis Duchesne et Desveaux, qui font de leur construction un quasi-monopole et de leur exploitation un véritable trafic ! 25 m de longueur, pour 5 de largeur et 5 hauteur, telles sont les dimensions les plus communes des bateaux-lavoirs. Au premier niveau se trouvent les postes des blanchisseuses, douze à quinze environ de chaque côté et, au milieu, deux rangées de chaudières posées sur des briques.

L’étage se partage entre l’habitation du patron - une cuisine et deux chambres, un débarras - et le séchoir. Le bateau est amarré à son emplacement par des chaînes reliées à de grosses ancres dans la Maine, aux arbres ou à des meules de granit sur la rive. Lorsque les bateaux-lavoirs sont en flottille, un filin ou des bâtons fixés à leur bord les tiennent à la fois à distance et les rendent solidaires. Malgré tout, la vigilance est de mise lors des tempêtes et des crues ! Il faut être sur le pont la nuit pour vider le sentineau, compartiment placé au point le plus bas du bateau, destiné à recueillir l’eau qui s’y infiltre. D’ailleurs, même en temps ordinaire, le sentineau doit être vidé plusieurs fois par jour, travail des enfants… Être vigilant aussi lors des décrues, afin de prévenir les échouages. Les chaînes doivent être sans arrêt ajustées en fonction du niveau de l’eau.

Les approvisionnements en bois sont stockés sur le quai, où souvent les propriétaires de bateaux-lavoirs élèvent des volailles, une chèvre. Sur le bateau, on ne travaille qu’à la lumière du jour. Les postes à laver sont loués à la journée. Les blanchisseuses professionnelles payent au mois et travaillent souvent pour de grands établissements, quoique certains aient leur propre bateau : l’hôpital, des usines de textile, le Grand-Hôtel de la place du Ralliement… Les autres laveuses sont soit indépendantes, soit des ménagères venues laver leur propre linge. Le buandier peut aussi avoir des employées qui travaillent pour lui.

 

Mme Belliard, patronne du Saint-Désiré, en pleine activité, vers 1930. Coll. Belliard et Michel Lemesle, cliché anonyme.

Travail difficile, par tous les temps : le linge est d’abord mis à bouillir dans les chaudières, lavé et battu sur la selle pour faire sortir le savon, puis rincé à l’eau courante en se penchant dans la rivière, essoré enfin et tendu dans le séchoir ou sur la rive. Les « blanchecailles », comme on les surnomme, doivent avoir un solide tempérament !

 

Cale de la Savatte, les lavandières du bateau-lavoir l’Étoile rassemblées sur la passerelle. Coll. Métivier et Michel Lemesle, cliché Madelain.

Ces dames ont leur fête, le jeudi de la Mi-Carême. Les bateaux sont pavoisés. En calèche, chaque déléguée de bateau vient offrir en grande pompe à la patronne le bouquet de fleurs artificielles qui doit orner pour un an le pignon de la maison flottante. On élit la « reine des reines ». On se cotise pour offrir un cadeau aux patrons. Ils remercient par un goûter, un vin d’honneur ou un dîner. Quand on a soif, on ne boit point à la rivière. Pour un jour, l’eau est complètement délaissée et l’on danse « à jambes que veux-tu » (Journal de Maine-et-Loire, 6 mars 1891) sur le quai ou le bateau ! Les blanchisseuses se travestissent souvent au XIXe siècle. En 1881, elles parcourent la ville déguisées en hommes.

La Belle Époque ! Période faste pour les bateaux-lavoirs : ils sont 34 en 1910. L’après-guerre les voit peu à peu décroître, à mesure que le lavage à domicile et… l’hygiène font des progrès alors que la Maine est de plus en plus polluée. On s’aperçoit que, par une bizarre anomalie, ils sont presque tous situés au débouché des égouts ! Mais c’est la construction des quais insubmersibles Gambetta et Félix-Faure qui oblige à les regrouper pour la plupart quai Monge en novembre 1919. Ils y connaissent leur chant du cygne. Le Saint-Désiré, dernier d’entre eux, cesse son activité en avril 1956. Il sert de tribune d’arrivée lors de la course de hors-bord organisée par le comité des fêtes, avant d’être débité en bois de chauffage…  

Sources : Archives municipales ; documentation réunie par Michel Lemesle et publiée en 1984 dans La Maine et ses souvenirs ; interview de M. René Turcius (bateau-lavoir le Saint-Serge) réalisée par Maud Fravega (association Mémoires vives).

Le Saint-Désiré, quai Monge, huile sur toile de R. Remigereau, 1950. Coll. part., cliché Sylvain Bertoldi.