Le Palais des Marchands, premier grand magasin angevin

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 253, janvier 2002

Cinquante ans après l'ouverture de la Belle Jardinière, à Paris, Angers découvre son premier grand magasin.

Regroupement des marchandises de différents commerces, entrée libre, vente à prix fixe, soldes, bénéfice réduit pour accélérer la rotation du stock, retours de marchandises acceptés : toutes les nouveautés commerciales des grands magasins introduites à Paris par les fondateurs de la Belle Jardinière (1824), des Trois Quartiers, du Bazar de l’Industrie (1829), du Bon Marché (1852)…, Angers les expérimente à partir de 1875 grâce à Rémy Chanlouineau, créateur du premier grand magasin de la ville, le Palais des Marchands.

Ce nom fait référence à l’hôtel particulier de la rue Baudrière où se trouvait installée depuis 1622 la juridiction consulaire, puis le tribunal de commerce qui lui succéda. Rémy Chanlouineau, négociant, demeurait à Saumur. En 1863, il crée un magasin de nouveautés à Angers, 65 rue Baudrière et observe à Paris, comme dans certaines grandes villes de province (Bordeaux, Le Havre, Lyon…) les nouvelles pratiques des grands magasins.

Association de négociants

Le pas est franchi le 29 octobre 1875 : Rémy Chanlouineau s’associe avec deux négociants angevins, Rémy Mondain et Louis Volerit pour former une société destinée au commerce de nouveautés, établie 63 et 65 rue Baudrière, dans la maison déjà occupée par M. Chanlouineau. Le contrat stipule que MM. Mondain et Volerit auront la gestion de la maison de commerce et seront tenus d’habiter au siège social. R. Chanlouineau est quant à lui chargé des achats, du règlement des factures et du contentieux. Aucune présence, ni travail de sa part au magasin ne pourront être exigés. Le capital, fixé à 250 000 francs or, sera apporté à parts égales. Dans l’immédiat, Chanlouineau y contribue pour 160 000 francs, Mondain pour 65 000 et Volerit pour 25 000 francs.

Très vite le magasin prospère et s’affiche dans la presse dès 1876 comme « les plus vastes magasins de nouveautés d’Angers ». On annonce la construction d’une grande galerie destinée spécialement à la vente des tissus d’ameublement, ainsi que de deux salons de confection pour dames. Le 19 avril 1879, une publicité du Journal de Maine-et-Loire vante « les nouvelles installations et ses agrandissements successifs, la marche toujours croissante de ses affaires lui permet[tant] d’appliquer de plus en plus le principe de vendre toutes les marchandises de première marque avec le bénéfice le plus réduit ».

Six nouvelles galeries sont inaugurées le 20 octobre 1879. Toute la ville en parle. L’effet produit est aussi fort que le sera celui de l’ouverture du premier hypermarché en 1969 : « Ce qui mérite d’être signalé, ce sont les dispositions prises pour donner aux nouvelles galeries l’espace et la clarté nécessaires, ainsi que les dimensions énormes que l’on peut voir aujourd’hui. Tous les jours, de lourdes voitures amènent des quantités considérables de tissus, des meubles et objets divers » (Journal de Maine-et-Loire, 4 octobre).

Débuts de l’électricité

C’est une révolution dans le commerce angevin. D’importants stocks sont achetés, quelquefois de deuxième choix, et vendus à très bas prix, comme ces toiles mouillées et désapprêtées d’une manufacture des Vosges, récemment inondée (février 1883). Le Palais des Marchands se diversifie et ouvre un magasin annexe entièrement consacré aux meubles, dans la même rue Baudrière qui connaît une certaine effervescence lors de l’inauguration en mars 1880. C’est effet le premier magasin éclairé à l’électricité, mode d’éclairage employé depuis seulement plus d’un an aux carrières d’ardoises de la Paperie : « Des flots de lumière, répandus avec une prodigalité sans exemple, faisaient miroiter aux yeux des passants étonnés les tentures, les meubles de la plus grande richesse, les glaces, les miroirs de Venise, les porcelaines de Chine… Les habitants d’Angers pourront désormais […] trouver dans leur ville, et dans une seule maison, tous les articles dont se compose un ameublement complet » (idem, 26 mars). Une salle à manger en vieux chêne est alors vendue 395 francs . Ce bon marché s’explique : les meubles sont produits dans les ateliers mêmes du grand magasin.

Le Palais des Marchands au début des années trente, à l’angle des rues Baudrière et Saint-Laud. Cliché Evers, Arch. mun., coll. Robert Brisset, 9 Fi suppl.

Des magasins étendus sur 6 000 m2

Immédiatement après, les propriétaires du magasin réorganisent complètement les comptoirs des costumes et avertissent qu’ils feront pour le costume ce qu’ils ont fait pour l’ameublement, c’est-à-dire que les prix - à qualité égale - seront moitié moins chers que dans les magasins spécialisés. Le Palais des Marchands en arrive à occuper tout l’îlot situé entre les rues Baudrière, Cupif (parallèle à la rue Plantagenêt) et de l’Épicier (future rue Jules-Ferry, à l’emplacement des halles actuelles). Une nouvelle inauguration a lieu à grand renfort de « réclame » le 16 octobre 1882. Les nouveaux magasins s’étalent sur 6 000 m2, ce qui est colossal pour l’époque .

« Les halls ne contiendront pas moins de cinquante mille pièces de tissus de toutes sortes. […] Les salons du premier étage seront remplis de toilettes nouvelles, depuis les plus simples jusqu’aux plus élégantes […]. Tous les comptoirs auront une attraction particulière ».

Au jour dit, succès monstre :

« Une animation extraordinaire régnait dans les rues d’Angers. Il ne s’agissait, cependant, ni de fêtes vélocipédiques, ni de régates ou autres attractions si goûtées du public angevin. La seule et unique cause de cette animation s’expliquait par l’inauguration des vastes magasins du Palais des Marchands ».

9 500 clients se précipitent aux neufs caisses. En souvenir, on leur distribue une chromolithographie figurant un paysage suisse ! Le succès angevin permet l’ouverture progressive de succursales dans dix villes de l’Ouest, de La Baule à Tours. Et c’est ainsi que prit corps la légende du Palais des Marchands, que le gigantesque incendie dans lequel il périt en 1936 devait encore attiser…