Le journal de Marinette, 17 ans en 1926

Chronique historique

extraits choisis par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 263, janvier 2003

Marinette Rameau, décédée le 9 janvier 2002, a tenu son journal de 1924 à 2000, riche de vie angevine, légué - avec tous ses albums de souvenirs - aux Archives municipales. En voici quelques extraits, pour les années 1926-1927.

Marinette, à 15 ans. Arch. mun. Angers, 23 J

Dimanche 15 août :

[…] à 17 heures, j’ai 17 ans. Comme le temps a passé vite. […]

Dimanche 17 octobre :

J’ai conduit mes parents à Brissac ; le régisseur du château nous l’a fait visiter dans tous les détails ; du haut du donjon, on découvre Angers. […]

Lundi 18 octobre :

Je prends des cours de français, anglais, sténo-dactylo, 24 rue d’Alsace, chez Mlle Boisec-Kergoat, de 14 à 16 h 30. […]

2 novembre :

Yvonne, notre bonne, est partie ce matin, elle s’est placée à Paris. Elle ne pensait qu’à danser. Nous en avons une autre qui arrive tout droit de Pont-l’Abbé avec le costume de bigouden. Elle a 14 ans et se nomme Anna S. Elle a l’air bien naïve, et comprend mal le français. […]

Jeudi 18 novembre :

Hier au soir, nous avons vu au cinéma un film qui m’a transportée : La Croisière noire, c’est l’expédition Haardt-Audouin-Dubreuil, au coeur de l’Afrique, un merveilleux voyage ! C’est le genre de film que je préfère. Nous avions l’abbé Harpin à déjeuner et une dinde rôtie, farcie de marrons. […]

Dimanche 23 janvier 1927 :

Rue d’Alsace, boulevard de Saumur… Je déteste cette promenade du dimanche en hiver, à Angers. Sur les trottoirs, un tas de gens se meuvent lentement. Les uns flânent devant les boutiques, les autres parlent avec leurs amis ; tous ont l’air de s’ennuyer. On rencontre des gens que l’on voudrait voir à cent lieues de soi. Tous sont endimanchés dans des vêtements qu’ils portent avec la crainte de les abîmer et le plaisir de les faire admirer. […]

Jeudi 27 janvier :

J’ai été avec maman au cinéma voir Cobra, avec Rudolf Valentino, artiste ayant une vogue immense, mort à New-York le 23 août dernier, à 32 ans. […]

Samedi 29 janvier :

Papa contait hier au dîner une anecdote amusante. À Beaufort-en-Vallée, à l’endroit où s’élève aujourd’hui le musée, était un forgeron, également arracheur de dents. Il opérait ainsi. Attachant un bout de ficelle à la dent du patient et l’autre à son enclume, il disait : “Tire un peu, tu vas voir qu’elle va sauter”. Puis tout à coup, prenant un fer rougi, il le brandissait à la face du client qui, plus mort que vif, reculait vivement sans plus penser à sa dent, qui sous le choc sautait. Ceci se passait vers 1885.

Dimanche 13 février :

[…] À 15 heures, je suis allée au musée Saint-Jean avec la Bergère , c’est bien la sixième fois que je le visite. C’est ce que je préfère à Angers. Je peux y contempler tant de merveilles ! Émaux, ivoires, miniatures, statuettes, bijoux, faïences, étoffes, vitraux, bahuts… […] En rentrant, nous visitâmes la crypte du Ronceray. J’avais un cierge à la main. On se serait cru dans les catacombes. […].

Dimanche 20 février :

Je suis allée avec maman à la cathédrale. Un monde fou ! […] C’est la clôture du triduum en l’honneur du bienheureux Noël Pinot. […]

Dimanche 17 avril - Pâques :

Depuis mercredi, nous avons la télégraphie sans fil. C’est intéressant. Vendredi soir, nous avons entendu la messe de Requiem, de Fauré. Magnifique. Hier, l’ouverture du Trouvère, de Verdi, de Londres.

Lundi 18 avril :

Avec mes parents, j’ai déjeuné au V. […] H. m’a appris à jouer à la belote, c’est un nouveau jeu de cartes, intéressant, plus compliqué que la manille.

Lundi 9 mai :

Hier, à 5 heures du matin, sont partis de Paris les aviateurs Nungesser et Coli, pour aller en Amérique. C’est la première fois que l’Atlantique sera traversée par avion. Leurs noms sont sur les lèvres dans toutes les conversations. On est palpitant. Des paris sont engagés.

Mardi 10 mai :

Rien sur les aviateurs ! On ne sait rien d’eux depuis qu’ils ont quitté les côtes de France, à Étretat. Ils doivent être tombés dans l’océan. C’est triste ce silence, cet inconnu…, après toute cette excitation.

La Citroën 5 CV jaune et noire sur laquelle Marinette, ici avec une amie au volant, apprit à conduire à seize ans. Arch. mun., idem.

Mercredi 11 mai :

À sept heures, je suis partie avec mes parents pour Tours ; j’aime ce paysage de Loire, surtout après Langeais. […]
Nous avons visité la foire-exposition et le marché ! Chez une modiste, rue Nationale, maman s’informe du prix d’un chapeau de paille, bleu foncé, simple mais très chic : “550 F, c’est du véritable Bangkok”, répondit la modiste. J’en fus éberluée. Les chapeaux les plus chers étant à Angers de 150 à 200 F.

Dimanche 22 mai :

L’Atlantique est enfin traversée !, par un Américain de 22 ans, Charles Lindberg. […] Et toujours pas de nouvelles de Nungesser et Coli . Je lis en ce moment Ivanhoé de Walter Scott.

Lundi de la Pentecôte, 6 juin :

Déjeuner à l’hôtel de la Loire, à Gennes ; en ce moment le meilleur de l’Anjou. […]
À Angers, fête fédérale de gymnastique, place La Rochefoucauld, sous la présidence de Louis Barthou, ministre de la Justice. Ah, je n’aime pas les foules. C’est assez d’entendre les gymnastes jouer de la trompette, et les petits binious que vend un vieux Breton installé au coin du pont. Je peins en ce moment des cache-pots pour l’autel de la Vierge à la Trinité.

Marinette Rameau