La Baumette, thébaïde sur un roc

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 340, janvier 2010

Reculée, La Rive, Chanzé, les Rivettes, Launay… le « bon roi René » (1409-1480) aimait à vivre à la campagne, au bord de l’eau, en de simples manoirs. La Baumette aussi est son oeuvre : une retraite sur un roc, pour un couvent de cordeliers.


« Le couvent de la Baumette, écrit le père Gonzague en 1587, dans son Histoire des franciscains, est le plus célèbre et le plus florissant de tous ceux de cette province. Il est d’une structure presque incroyable, taillé dans un rocher très dur et très difficile, sur le bord de la Maine, à la vue de la ville d’Angers. Ce lieu est si agréable et si gai que non seulement il ravit les yeux de tous les visiteurs, mais encore il est fait pour guérir les esprits malades. »

Cet agrément n’avait pas échappé au roi René. En 1451, il achète pour « son esbat et plaisir » la propriété de Chanzé et les vignes alentour, domaine agrandi l’année suivante d’une cave et d’un jardin auprès de la roche de Chanzé. Le 15 octobre 1452, Guy de Laval, seigneur du lieu, lui cède tous ses droits sur l’ensemble, y compris sur la roche, « où était anciennement un moulin à vent ». C’est là que dix jours plus tard, le duc pose la première pierre d’un couvent qu’il veut à l’image de sa chère Sainte-Baume en Provence.

Le couvent de la Baumette, dessin de Jean Ballain, 1716. Bibl. mun. Angers, ms 991 (867).

Le terme de « baume » vient du provençal « basumo » qui signifie caverne. Ainsi le roc de Chanzé devient-il la petite Baume angevine, la Baumette, dédiée à sainte Marie-Madeleine. Au pied du rocher, vers le sud-ouest, René fait aménager une petite grotte où il installe une statue de Marie-Madeleine, actuellement conservée au monastère du Calvaire, dans la Doutre. Les bâtiments du couvent, lovés sur le roc de schiste, sont achevés en 1454. Aussitôt, le roi René les dote de précieuses reliques : un fragment de la Vraie Croix, de la couronne du Christ, de sa tunique et de la lance qui lui perça le côté, un os de l'épine dorsale et des cheveux de sainte Madeleine. Le 30 août de la même année, il les fait apporter en procession depuis la chapelle de son château, accompagné des évêques de ses terres, de sa fille Yolande, de la noblesse et d'un grand concours de peuple, ainsi que le rapportent le père Gonzague en 1587 et Joseph Grandet à la fin du XVIIe siècle.

Les frères mineurs cordeliers y sont installés par lettres patentes ducales du 30 janvier 1456. Le duc multiplie les attentions envers ses petits frères de la Baumette. Sans doute est-ce lui qui leur fait bâtir un sépulcre identique à celui de Jérusalem, qui envoie un de ses peintres pour orner le couvent. Il en subsiste quelques éléments d’une Vierge de Pitié qui devait être splendide. Elle est assise sur fond d’une ville fortifiée traitée en véritable tableau, où de petits groupes d’hommes et de cavaliers se déplacent dans les vertes prairies au pied des remparts, très belle évocation d’une ville médiévale. René d’Anjou est aussi à l’origine de la réputation de la bibliothèque du couvent, riche grâce à lui de nombreux manuscrits et d’un précieux incunable, aujourd’hui à la Bibliothèque municipale, un psautier imprimé à Mayence en 1457, donné par le duc d’Anjou aux religieux le 8 novembre 1465. C’était le second livre imprimé à sortir des presses de Fust et Schöffer.

Derniers vestiges de l’oratoire du sépulcre en 1853, huile sur toile par Mme Cheux. Coll. part. Cliché S. Bertoldi.
Vierge de Pitié. Détail du paysage urbain à l’arrière-plan. Cliché S. Bertoldi.

Le couvent prospère, reçoit d’illustres visites, comme celle d’Anne de Bretagne en 1490. Rabelais y séjourne-t-il vers 1510-1511 ? Nous ne le savons pas de source sûre. Toujours est-il que l’écrivain mentionne la Baumette dans son Gargantua (chapitre XII) : « Je sçay des lieux, à Lyon, à la Basmette, à Chaisnon et ailleurs, où les estables sont au plus hault du logis… ». Quelques membres de la noblesse et de la bourgeoisie se font inhumer dans le petit cimetière des religieux, tel le peintre Gilbert II Vandelant en 1559, membre de cette grande famille qui a donné plusieurs artistes à l’Anjou. Il avait d’ailleurs travaillé à renouveler le décor de la salle capitulaire du couvent.

« Recueil de dessins et documents sur la Baumette », par G. Robert, 1918 - Vue de l’ancienne cave au-dessus des cloîtres d’après un dessin de Mme Cheux. Coll. part.

Les religieux sont ordinairement une vingtaine, dont un professeur et cinq prédicateurs. À la fin du XVIe siècle, ils tombent dans le relâchement et sont remplacés en 1596 par les récollets qui veulent mener une vie plus recueillie - recollectus en latin - d’où leur nom. La réforme est confirmée par Henri IV en 1598. Accueilli au couvent pour les vêpres des Rameaux, il demande au gardien Jacques Garnier, dit Chapouin, ce qu’il attend de lui : « Pauvreté et réforme », lui répond-il. « Jamais je n’avais reçu encore si belle demande », répartit le roi. Les religieux sont toujours mêlés aux grands événements d’Angers : le 25 avril 1621, on baptise en grande pompe à la cathédrale un « sauvage » du Canada, Pastre-Chouen, qu’un récollet avait instruit dans la foi chrétienne.

Mais le séjour à la Baumette, sans grands moyens de chauffage dans l’humidité pénétrante de l’hiver, est difficile. Les récollets obtiennent en 1627 de bâtir au faubourg Saint-Laud une hôtellerie qui devient leur principal couvent en 1691. Celui de la Baumette ne doit son salut qu’à la vénération dont il jouit auprès des Angevins… Si les récollets avaient osé, ils l’auraient détruit. Faute de pouvoir le faire, ils l’aménagent du moins en 1757-1758 pour y introduire un peu de confort et de modernité.

 

Cloître et bâtiments conventuels, 6 novembre 2009. Arch. mun. Angers, 65 Num, cliché S. Bertoldi.

La Révolution ne détruit pas non plus le couvent, vendu comme bien national le 4 octobre 1791. Depuis 1841 la propriété s’est transmise dans la même famille. Sur son rocher de vingt mètres de hauteur, c’est bien une thébaïde au « charme puissant », comme l’écrivait l’historien Célestin Port : toutes les séductions de la solitude à proximité de la vie moderne.