L'Académie de danse Letournel

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 284, novembre 2004

1880-1964 : les Letournel règnent en maîtres sur l’empire angevin de Terpsichore. Ils auraient pu avoir pour devise : « Tout pour la danse ». Mari, femme, enfants : tous se consacrent à son culte exclusif, été comme hiver, presque jour et nuit. À tel point que quarante ans après la fermeture de leur Académie, ce nom est resté synonyme de danse.

De la cordonnerie à l’escrime

Et pourtant les Letournel n’étaient pas nés « coiffés » dans le monde des arts. Un grand-père forgeron, un père journalier ou terrassier, demeurant route de Paris, qui déclare ne pas savoir signer lors de la naissance de son fils Joseph, le 26 mars 1847. Suivant les sources officielles, état civil, recensement, listes électorales et selon les annuaires statistiques de Maine-et-Loire, Joseph exerce d’abord différents métiers. À son mariage avec une cordière, Augustine Chédane, en 1872, il est employé. Le recensement de la même année le qualifie de « cordier ». À la naissance de son fils Émile en 1878, il est cordonnier. Entre 1881 et 1897, nous le voyons « débitant ». Cependant, la famille Letournel a toujours déclaré que l’Académie de danse remontait à 1880.

Les annuaires permettent de lever un coin du voile : en 1888, deux Joseph Letournel sont mentionnés. L’un est cordonnier 87 faubourg Saint-Michel. L’autre est professeur d’escrime, boulevard de Saumur. En réalité, ces Joseph Letournel n’en forment qu’un seul dans les sources, qui continuent à lui attribuer la profession de débitant, celle de son épouse en fait. Après le décès de son mari en 1904, on apprend qu’elle tient une épicerie, l’une de ces épiceries comptoirs, autrefois si nombreuses.

… et à la danse

1892 : l’annuaire de Maine-et-Loire est le premier à qualifier Joseph Letournel de « professeur de danse ». Les listes électorales emboîtent le pas en 1898. La profession de maître à danser est donc venue peu à peu en complément, puis en remplacement du métier de cordonnier. Comment est née cette vocation ? Depuis le service militaire sans doute. On sait par son fils que Joseph a été maître de salle au régiment, pratiquant « danses, boxe, chausson, canne ». De là les premières mentions comme professeur d’escrime, rue Voltaire. Leçons de maintien et de danse sont arrivées dans le droit fil. Installé place Saint-Maurice, puis place Saint-Martin, à l’emplacement de la poste actuelle, l’établissement Letournel est bien lancé vers 1900, quand Joseph fait paraître « Le Guide angevin » avec une grande publicité pour ses cours, « ouverts du 10 octobre au 31 juillet, de 8 heures du matin à 10 heures du soir ». Il vient de « régler un menuet quadrille et une gavotte de salon ». Toutes les danses sont enseignées : de la pavane Henri II au boston américain. Polka russe, pas des patineurs, prascovia, moulinet du pas de quatre, berline… : il y en a pour tous. Le maître organise aussi bals pour enfants et soirées dansantes de tous genres.

Émile Letournel, une figure

Émile Letournel et sa fille Renée. Coll. part.

Joseph décède 87 faubourg Saint-Michel en 1904. Depuis un an, son fils Émile a repris l’Académie de danse. Tout jeune, il a étudié musique, piano, violon. Musicien au 6e Génie pendant son service militaire, il anime déjà les bals Letournel. Son épouse, Aline Planchenault, suit des cours de danse à Paris pour lui prêter main-forte. La Grande Guerre forme une parenthèse. Mobilisé, Émile passe sur tous les fronts, de la Somme à Verdun. Il est à Strasbourg pour l’armistice et naturellement organise un cours de danse privé qui rencontre un succès foudroyant, notamment auprès des aviateurs du groupe « Les Cigognes », tel René Fonck.

De retour à Angers, tout est à reconstruire. L’Académie s’installe en 1920 15 rue des Deux-Haies, dans la maison natale du chimiste Chevreul. Les Letournel se multiplient et démultiplient avec un quasi don d’ubiquité, associant rapidement leurs deux filles Renée et Simone : cours à Angers de 9 h à 23 h ; cours dans les collèges de jeunes filles et les institutions privées ; cours à Paris rue d’Assas ; saisons à Pornichet, La Baule, aux Sables-d’Olonne, à Saint-Malo, Boulogne-sur-Mer, Dunkerque, Arcachon…

Partition de « L’Angevinica », danse de l’Anjou du XVIIIe siècle, musique et théorie transcrite par E. Letournel, orchestrée par Alfred Rousseau. Arch. mun., 1 J 648.

Et toujours des nouveautés. L’imagination d’Émile Letournel pétille comme des bulles de champagne. Chaque année, il présente les nouvelles danses : java, shimmy tchèque en 1920 ; polka-criola, balancello, kidavo en 1922 ; charleston, ralëo, waïa-waïa en 1925… Il en crée lui-même : « Angevinica », « Angevinette », inspirées de danses angevines du XVIIIe siècle ; « Menuet du roi d’Anjou » pour la Compagnie Marc-Leclerc… Plus étonnant, le bal-tennis annoncé en 1925… Et tout cela sans abandonner « élégance, distinction, bon goût »… L’animateur infatigable des soirées angevines prend à regret sa retraite en 1950 et tire sa révérence le 26 février 1953. Sa fille, Renée Dubled-Letournel, continue les traditions Letournel jusqu’en 1964.