Georges Gobô : saisir l'insaisissable

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 330, février 2009

Georges Gobô est l’un de nos meilleurs graveurs, alors qu’ils sont mille talents. Graveur ? Pas seulement. Artiste aux cent visages, il est aussi lithographe, peintre, pastelliste… L’exposition du Grand-Théâtre nous en offre une belle rétrospective (7 février-11 avril 2009).

Georges Gobeau, dit Gobô, naît le 19 juin 1876 à San Francisco où son père, Charentais, est allé chercher fortune après avoir participé à la guerre du Mexique. Mais ce dernier meurt en 1882 et la famille retourne en France, à Angoulême où le jeune Georges fait son apprentissage de dessinateur chez un imprimeur-lithographe.

Angevin d’adoption

À vingt-quatre ans, il s’installe à Angers. La période angevine est décisive. Son talent est en pleine montée de sève. Aquarelle, dessin, pastel, lithographie, peinture à l’huile, puis eau-forte, bois gravé et même batik  : il s’essaie seul avec succès à toutes les techniques, car il n’a suivi de cours dans aucune école, c’est un autodidacte.

La Société des amis des arts lui procure sa première exposition, en décembre 1900, à l’occasion de son salon annuel. Mais son métier est au départ celui d’un dessinateur publicitaire : prospectus et menus, calendriers, étiquettes, catalogues commerciaux et cartes postales sont illustrés de son crayon plein de fantaisie. Il signe pour l’imprimeur Germain et G. Grassin de splendides calendriers et une série de cartes postales en couleur, très remarquée.

Le 11 octobre 1906, Gobô épouse Émilie Lordonné, veuve d’Adolphe Bonneau, propriétaire du café-restaurant À l’Entr’acte, place du Ralliement, fréquenté par toutes les notabilités de la ville et les artistes du théâtre.

 

L’artiste, vers 1904-1905. Cliché Eugène Letz. Ancienne coll. Luce Gobô-Rivière. Arch. mun. Angers, 78 Num 5.

Aquafortiste consacré

Il tente en 1907 ses premiers essais d’eau-forte sur des morceaux de zinc de gouttière et tire lui-même ses gravures. Coup d’essai, coup de maître… Les premiers sourires de la notoriété lui viennent en 1908, année décisive où il est reçu au salon de la Société nationale des Beaux-Arts avec deux de ses eaux-fortes, vigoureuses et puissantes. Cette année où il expose pour la première fois à Paris est aussi celle de la création de la Société de la gravure originale en noir, dont il est membre fondateur. Désormais, il participe régulièrement aux salons de la « Nationale » et aux manifestations de la Société de la gravure en noir, d’autant qu’il s’est établi à Paris en 1911, sans pour autant abandonner les expositions angevines où tous les ans, il contribue au salon annuel de la Société des amis des arts. Ce sont aussi des expositions très régulières à la galerie Lasneret, rue Saint-Julien, « la » galerie d’exposition d’Angers par excellence.

L’État lui achète des oeuvres, les articles élogieux se succèdent. Les critiques insistent sur son acuité de vision extraordinaire qui lui permet de saisir aussi bien les paysages que la foule grouillante d’un marché. Gobô traduit plus ce qu’il ressent que ce qu’il voit, sait rendre la mobilité palpitante de la vie même. Il est loin du cubisme de Cézanne, mais curieusement l’impressionnisme de sa ligne, grâce auquel ses personnages semblent « sortir du papier », illustre la théorie du grand peintre : « Il n’y a pas de ligne, il n’y a pas de modelé, il n’y a que des contrastes ».

Gobô est un perfectionniste, jamais satisfait du résultat obtenu. Il accumule les albums de croquis, réalise des esquisses, puis de nombreuses versions en petit format, avant d’arriver à l’oeuvre définitive. Il se met à la peinture, au livre d’art, à l’eau-forte en couleur, au bois gravé, mais délaisse ces deux techniques qui se prêtent mal à la fougue de son trait. Chaque année, il voyage, des Pays-Bas à l’Espagne, de l’Allemagne à l’Italie et au Maroc, mais séjourne surtout en Bretagne, son pays de prédilection, dans sa maison de Douarnenez. Travailleur infatigable, il expose plusieurs fois par an, dans les plus grandes galeries parisiennes - chez Bernheim, Durand-Ruel, Georges Petit… - en province et à l’étranger, à Bucarest en 1928.

 

Le Mont Saint-Michel, eau-forte. Coll. part. Cliché Jean-Patrice Campion.

Succession de grands prix

Le talent de Gobô est consacré par récompenses et nominations prestigieuses. Le prix Puvis de Chavannes, Grand Prix de la Société nationale des beaux-arts, lui est décerné en 1933. Il est membre du jury de l’Exposition internationale de 1937 et se voit remettre plusieurs médailles d’or au titre des sections de peinture, gravure et livre d’art dans lesquelles il expose. La Société nationale des beaux-arts lui attribue encore en 1939 le Grand Prix de la gravure, en 1945 le prix Charles Cottet et en 1950 le Grand Prix de composition, prix Gillot-Dard, pour son tableau La Résurrection de Lazare.

Georges Gobô (à gauche) avec le poète Saint-Pol-Roux à Camaret. Ancienne coll. Luce Gobô-Rivière. Arch. mun. Angers, 78 Num 57.

Après un moment de gloire, la situation de Gobô devient plus difficile à la fin des années trente, face à la montée en puissance des nouvelles écoles cubiste, abstraite qui détournent l’attention du monde des traditions figuratives. L’artiste est toujours modeste, se documentant et dessinant inlassablement, toujours à la recherche de son idéal : fixer de la féerie des heures la minute fugitive. Il meurt le 6 juillet 1958 à Rezé, près de Nantes. Son oeuvre reste le témoin d’un merveilleux talent : virtuose, spontané et d’une sensibilité aiguë.

 

Marché en Bretagne, pastel sur carton. Coll. Pinguet-Brault. Cliché Jean-Patrice Campion.