Double meurtre près de l'hôtel Pincé

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 249, septembre 2001

Une sombre affaire défraye la chronique angevine en 1582 : le quartier proche de l’actuelle place du Ralliement, alors peuplé des vastes résidences de la magistrature angevine et dont l’hôtel Pincé demeure le plus beau témoin, est secoué par un double meurtre… En voici le récit, resté inédit, d’après Lucas Grenier, curé de Sainte-Croix :

L’hôtel Pincé, par Adrien Recouvreur. 1926. Arch. mun. Angers, 2 Fi 53.

Vers l’âge de dix-neuf ans, un nommé Lancelot Johane, fils d’un lieutenant et juge d’Alençon, vient à Angers « comme escollier à estudier en la loy ». Mais il se « débauche de son estude », vagabonde par le pays à la faveur des guerres, commet maints « débordements de tout droit et justice ». S’étant « adonné à la volupté d’amours », il a « accointance » avec la dame Jouaneaux, femme de l’avocat Urbain Blanchet, sieur de Champeaux.

Or, sept ou huit ans après son arrivée à Angers, le 8 février 1582, sur les huit heures du soir, le fameux Lancelot, avec son serviteur Marin Modhuy, s’introduit dans la maison de la sœur de sa maîtresse, la demoiselle Jehanne Jouaneaux…

 Et là, occirent, massacrèrent exécrablement ladite damoiselle et sa chambrière, âgée de vingt et cinq ans ou environ. Puis les enveloppèrent en une couette de lit et les portèrent aux latrines de ladite maison qui est située au-dessous des églises de Saint-Pierre et de Saint-Maurille, en descendant et proche de la rue du Figuier [, ancienne maison qui appartint à Jean de Pincé, maire d’Angers à trois reprises, et qui fit bâtir tout près de là, entre 1525 et 1535, le superbe hôtel Renaissance devenu musée Pincé.]

 Après avoir ce fait, lesdits Lancelot et serviteur prirent et emportèrent l'or et joyaux, vaisselle d'argent, linge, douze habillements de soie et velours que ladite damoiselle avait encore de son feu mari nommé Dugué, en son vivant avocat et officier chauffe-cire . Lesdits malfaiteurs s'en allant et emportant lesdites volleries », fermèrent les portes et « demeurèrent les corps morts en ladite maison fermée .

Le lendemain jour de vendredi et le samedi ensuivant, il vint un closier de ladite damoiselle. Lequel closier frappa longuement à la porte de ladite damoiselle, tellement que - étant ennuyé - ledit closier s'en alla vers ledit Blanchet ou sadite femme, soeur de la damoiselle. Et avait ledit closier un porc qu'il avait amené de la closerie pour ladite damoiselle…

Le procureur du roi fut appelé pour faire ouverture de ladite maison, ouverture différée jusqu’au dimanche ensuivant, à l'heure de huit à neuf heures. Lesdits, entrés en la maison, trouvèrent les corps morts et le chien aussi tué, en l'âtre, les coffres ouverts.

 Les meurtriers voleurs étaient encore en cette ville, au logis des Trois-Maries, près la porte Lionnaise, jusqu’au lundi ensuivant. Ledit Lancelot envoya alors son homme à cheval, chargé de sa valise pleine des volleries, vers Château-Gontier. Comme Dieu a voulu que les vices soient payés, le prévôt Valin, venant de Château-Gontier à Angers, rencontra le valet de Lancelot, lui demanda d'où il était parti et où était celui qu’il servait. Il le fit suivre par l'un de ses gens pour l'arrêter à point. Ce que fit exactement ledit commissaire qui le fit prisonnier à Château-Gontier et s'en retourna vers le prévôt, arrivé à Angers, à l'hôtellerie des Trois-Maries. Ils y trouvèrent ledit Lancelot prêt de monter à cheval pour aller rejoindre son valet. Lancelot fut par soupçon fait prisonnier. Son procès fut si bien fait que le samedi, dix-septième dudit mois et an, son serviteur fut pendu aux halles et marché de ville, et Lancelot, son maître, rompu sur la roue.

Le serviteur, au haut de la potence, a dit ces mots : J'en avais averti la Champeaux. Elle est cause de notre mort. Je ne sais à quelle fin tend cela, sinon qu'elle est prisonnière et qu'elle est coupable du fait.

L’affaire fait tant de bruit que le chroniqueur Jean Louvet (vers 1560-1636), clerc du greffe civil du tribunal, la rapporte également dans son journal, plus sobrement :

Le jeudi huitième jour de février 1582, mademoiselle de La Chauffecire et sa servante furent tuées et massacrées de nuit en leur maison sise en la paroisse Saint-Maurille de cette ville d’Angers, près la rue de l’Huis-de-Fer , laquelle fait le coin et détour pour aller à Saint-Maurille. Et le dimanche ensuivant, les corps furent trouvés ès garde-robes et latrines, et le chien dudit logis aussi trouvé mort […] Lequel massacre fut découvert avoir été fait par un nommé La Rivière, de la ville d’Alençon, lequel fut rompu tout vif à coups de barres de fer sur la roue audit Angers, et son serviteur, qui l’avait assisté, pendu et étranglé.