Des thermes Napoléon III : les Bains Flore, rue Saint-Maurille

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 288, mars 2005

« Ah ! si le magnolia du jardin pouvait parler ! écrivait René Rabault en 1979, il vous dirait les Bains Flore ». Nous avons fait parler les archives notariales, qui ont livré quelques « secrets » sur les débuts de l’établissement…

50 000 habitants et seulement trois établissements de bains à Angers en 1855… Deux sont tenus à proximité de la rivière par le sieur Boireau, rue Basse-du-Mail (futurs bains Valdemaine) et rue Beaurepaire. Le troisième est directement situé dans la Maine : ce sont les bains en rivière du quai Royal. Quoique se laver ne fût pas une habitude quotidienne, il y avait place pour une autre maison de bains !

Ce que pensa François-Alexandre Rondeau, teinturier 10 rue des Poêliers, à l’enseigne de La Calandre, où il a créé en 1845 un atelier de décatissage (apprêt des étoffes) « d’un nouveau genre ». Homme d’affaires entreprenant, il multiplie les investissements : reconstruction de l’immeuble à l’angle des rues Saint-Étienne et Saint-Michel (Pocquet-de-Livonnières), projet d’un grand lavoir public rue Milton (Lenepveu) en 1856. Son entreprise est également implantée à Laval.

Bains de propreté et médicinaux

L’arrivée de l’eau de Loire lui apparaît comme une aubaine pour établir, à proximité de la place du Ralliement, un établissement de bains. Le 23 octobre 1854, il achète aux héritiers Chevreul – en particulier au chimiste Michel-Eugène Chevreul, directeur du Muséum à Paris – une grande maison dans l’angle formé par la rue Saint-Maurille.

Son dessein n’est pas seulement d’ouvrir une maison de bains de propreté, mais – comme il l’expose dans le Journal de Maine-et-Loire du 16 février 1856 – un « établissement thermal dans lequel les malades trouveront tous les moyens de traitement qui existent à Paris et dans quelques grandes villes seulement, tels que bains à toute température, bains médicinaux, bains de vapeur simple et médicamenteuse, bains sulfureux, fumigations sèches ou humides, douches froides ou chaudes […] auxquelles on ajoute les frictions et le massage ».

Eau de Loire à flots

Les bains ouvrent le 24 mars 1856 et inaugurent la distribution de l’eau de Loire. L’enseigne est toute trouvée : Bains Flore, du nom de la rue, avant qu’elle ne soit rebaptisée Chevreul en 1872. Situés dans le coude formé par la rue Saint-Maurille, les bains seront finalement à l’adresse du 9 de cette rue.

Hall central, en 1991. Cliché F. Lasa, Inventaire général, ADAGP

Un élégant jardin avec fontaine, planté par le pépiniériste de la route de Paris, Louis Leroy, cousin d’André Leroy, introduit à la maison de bains, conçue par l’architecte Gustave Tendron sur un plan carré, centré autour d’un grand vestibule, éclairé par une verrière zénithale qui devait aussi assécher l’atmosphère en laissant passer le soleil. Suivant les préoccupations hygiénistes de l’époque, une attention particulière a été portée au renouvellement de l’air : fenêtres dans les cabinets de bains, ventilateurs dans toutes les directions.

Visite aux bains

Entrons. C’est d’abord le bureau où l’on choisit son bain : comptoir en chêne, banquette assortie couverte de damas grenat, coffre à bois garni de reps grenat à clous dorés. Glace Louis XV dorée, paire de chenets bronze et or, appareil à gaz doré complètent le décor. On pénètre ensuite dans le grand vestibule, salle d’attente, formant jardin d’hiver. En 1856, il n’est pas meublé. Quinze cabines de bains sur le pourtour sont à disposition des hommes. Deux escaliers conduisent à l’étage dévolu aux dames : chambre à feu avec alcôve, quatorze cabinets de bains et salle d’attente, le tout desservi par une galerie octogonale prenant jour sur le hall, bordée d’une élégante balustrade en bois découpé. Mobilier de salon en acajou, satin de laine grenat ou fleuri, rideaux : l’atmosphère est feutrée. Le second étage abrite greniers et séchoirs et sert de logement à la famille Rondeau.

Les Bains Flore vers 1910. Arch. mun. Angers, coll. Robert Brisset, 9 Fi 11004. Sur la droite, le bâtiment initial construit pour Rondeau en 1855. À gauche, le logis d’habitation élevé pour son successeur Aymard, en forme de « chalet » brique et pierre.

Comme à Barèges

Chacun des cabinets de bains comporte baignoire en zinc, chaise cannée en chêne, marchepied, miroir, carafe et verre, petit portemanteau, cordon de sonnette avec bouton en cristal, bec de gaz. L’établissement regorge de linge : 94 fonds de bains, 134 peignoirs, 235 serviettes, 34 tabliers, 7 torchons. À l’arrière se trouve la cour avec les trois chaudières à bois et les réservoirs d’eau au-dessus. Au fond, un petit bâtiment renferme les bains médicalisés : de vapeur et bains de Barèges (sulfureux). Enfin, l’écurie : un cheval noir, deux équipages, une voiture fournie par le carrossier Martin-Renou, garnie de tonnelets, baignoire et seaux, pour porter les bains à domicile.

Si luxueusement monté, bien lancé par le Journal de Maine-et-Loire, l’établissement aurait dû faire fortune ! Mais Alexandre Rondeau était trop endetté pour faire face à ses créanciers. En faillite, il leur abandonne tous ses biens et quitte Angers pour Rouen dès décembre 1856… Les Bains Flore sont immédiatement loués à un commis négociant en tissus, Edmond Aymard, qui les rachète en 1864. De propriétaires en propriétaires, les Bains poursuivent leur carrière pendant près de cent vingt ans, jusqu’à l’incendie des chaudières en juillet 1975. Encore près de vingt ans, et les bâtiments sont remplacés à l’automne 1994 par un ensemble immobilier, aux numéros 9 et 11 de la rue.