Curnonsky, Prince des Gastronomes

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 306, novembre 2006

En septembre 2006 a été inauguré le nouvel aménagement de la place Maurice-Sailland, ancienne place Saint-Martin. Elle est dédiée, depuis 1956, au grand ironiste et gastronome Maurice-Edmond Sailland, dit Curnonsky, né à Angers, 10 avenue de Contades, le 12 octobre 1872 et décédé à Paris le 22 juillet 1956.

L’imprudence d’un médecin tue sa mère moins d’un mois après sa naissance… Le père en reste marqué. Il finit par délaisser sa distillerie et son associé Drillon pour disparaître avec sa maîtresse, vers 1883. Le jeune Sailland est élevé par sa « bonne grand-mère », Alphonsine Mazeran, née Bouchard, dont le mari languedocien, forte personnalité, disparaît lui aussi de temps à autre, mais pour faire bombance d’huîtres à Arcachon, d’escargots à Dijon, de cassoulet à Castelnaudary… : le premier des « gastronomades » en somme. Notre futur Curnonsky a de qui de tenir !

Curnonsky et son ami le docteur André Robine. Photo extraite de Simon Arbellot, « Curnonsky, Prince des Gastronomes », Paris, Les Productions de Paris, 1965.

Début dans les lettres

De sa grand-mère, fine lettrée qui lui lit toute la « Comédie humaine » de Balzac, et de ses professeurs à l’externat Saint-Maurille, Maurice Sailland tient toute son éducation, et surtout ce goût pour la littérature qui va devenir son seul moyen d’existence. Il entame des études de lettres à Paris, mais préfère bientôt entrer dans le journalisme humoristique et aux « ateliers Willy » en 1895. Certains de ses articles lui rapportent cent francs or. L’épouse de Willy, Colette, a conté cette période :

« Cur et moi avons été les deux principaux collaborateurs des ateliers Willy. Nous n’avons jamais travaillé ensemble. Mais nous avons bougrement travaillé pour Môssieur Willy ».

Selon son biographe Simon Arbellot, c’est Alphonse Allais qui lui aurait conseillé de prendre un pseudonyme, « un nom en sky » puisque la mode était à la Russie. Il serait sans doute plus exact de dire que ce surnom, du moins la partie latine « Cur non » (« pourquoi pas »), lui vient de ses années à Saint-Maurille. Quoi qu’il en soit, l’histoire de ce pseudonyme « Curnonsky » est sujette à diverses variantes. D’ailleurs son titulaire l’a plus tard jugé « idiot ».

« Le Café du Commerce », par Curnonsky, Paris, Albin Michel, 1932.

« Prête-moi ta plume… »

De son amitié avec Paul-Jean Toulet naissent plusieurs romans, signés du pseudonyme Perdiccas : « Le Bréviaire des courtisanes », « Le Métier d’amant »… En 1899, il signe seul « Demi-Veuve », un succès. Curnonsky est ainsi l’auteur, le co-auteur ou le nègre de plus de soixante-cinq ouvrages. En dehors de Willy, il prête notamment sa plume à l’imprésario Baret, directeur des célèbres tournées théâtrales, pour des «Propos d’un homme qui a bien tourné».

Adopté par le Tout-Paris des écrivains, Curnonsky fait les belles nuits de Chez Maxim’ et de chez Veber avec ses amis Pierre Louÿs, Maurice Bertrand, Arnold de Contades… Chaque soir, ils se réunissent dans une salle qu’ils baptisent « L’Omnibus » et qu’ils ne quittent qu’à l’aube, après une nuit de feux d’artifices éblouissants d’esprit. Les à-peu-près de Curnonsky sont célèbres, comme celui-ci, sur la porte de son bureau de l’administration des Parcs et Abattoirs en 1914-1918 : « Récépissé le mérinos  ! »...

Dans le domaine de la « réclame », il forge nombre de slogans qui font la fortune de grandes marques commerciales. C’est lui qui baptise du nom de « Bibendum » le bonhomme en pneus de Michelin, puisqu’il boit tout, même l’obstacle. Ses formules ne satisfont pas tout le monde, car il tient à ses idées, sans souci pour l’argent. À une firme qui lui demandait un slogan pour vanter la margarine, il envoie cette phrase lapidaire : « Rien ne remplace le beurre ».

Gastronomie et tourisme

Doyen des chroniqueurs gastronomiques, il s’occupe à partir de 1919 de remettre en honneur les cuisines régionales et de promouvoir « la sainte alliance du tourisme et de la gastronomie ». Avec son ami Marcel Rouff, il sillonne les provinces de France pour publier « La France gastronomique », vingt-huit guides des « merveilles culinaires et des bonnes auberges ». Ses publications gastronomiques s’échelonnent, nombreuses, jusqu’à son recueil de recettes de 856 pages, publié en 1953, « Cuisine et Vins de France ».

À l’Infortune du pot », par Curnonsky, Paris, Éditions de la Couronne, 1946.

En 1928, Curnonsky fonde avec quelques amis l’Académie des Gastronomes, dotée des mêmes statuts que l’Académie française. Sa popularité lui vaut, grâce à l’appui des Angevins de Paris menés par Henry Coutant, d’être élu en 1927 « Prince des Gastronomes ». La croix de chevalier de la Légion d’honneur en 1928, puis celle d’officier en 1938 viennent couronner cette gloire. En 1947, il crée la revue « Cuisine et Vins de France », qui paraît toujours. Pour son quatre-vingtième anniversaire, quatre-vingts restaurateurs marquent sa place dans leur établissement et l’invitent à vie. Il décède à la suite d’un malaise, basculant par la fenêtre très basse de son appartement.

Même s’il a préféré la vie parisienne à la vie provinciale, trop étriquée à son goût, il a toujours gardé pour son Anjou natal, « l’âme de la vieille France », une « dilection particulière ».