Au loup !

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 261, octobre 2002

De tout temps, le loup a hanté l’imaginaire – et la vie quotidienne - des hommes. L’Anjou n’a pas échappé à la peur du loup.

Le grand nombre d’expressions figurées ou de proverbes qui subsistent dans notre langue témoigne de son importance :

  • « Etre connu comme le loup blanc »
  • « Hurler avec les loups »
  • « Entre chien et loup »
  • « À pas de loup »
  • « Une faim de loup »
  • « Tomber dans la gueule du loup »…
Photo SILBA.

En Anjou, le Glossaire des patois et parlers de l’Anjou, de Verrier et Onillon, relève notamment :

  • « Avoir vu le loup » (perdre sa virginité)
  • « Enfermer le loup dans le bois » (guérir superficiellement un abcès qui devrait suppurer)
  • « Faire le chien et le loup » (faire preuve de duplicité)
  • « N’avoir jamais vu petit loup » (hâbleur qui se vante)

La "huée aux loups"

Le loup était effectivement bien présent dans les campagnes angevines. Pour l’empêcher de proliférer, un seul moyen : la convocation de la noblesse pour « faire la huée aux loups qui s’attacquent ordinairement aux personnes et les dévorent, relaissant le bestiail », comme le porte la délibération du conseil de ville d’Angers du 13 novembre 1598. Les échevins supplient alors le gouverneur du château, Donadieu de Puycharic, de remédier à ce danger. C’est que les loups allaient jusqu’à hanter la banlieue d’Angers.

En 1626, pendant la grande épidémie de peste, des bandes déterrent les corps du cimetière du sanitat, à la Pantière (près du lac de Maine actuel). En 1714, un loup enragé, venu du Baugeois, entre à Angers, mord une centaine de personnes et un grand nombre de bêtes, avant d’être tué par un paysan de Frémur. Une épidémie de rage s’ensuit et fait vingt à vingt-cinq victimes. La médecine était à l’époque bien dépourvue, malgré la publication, à l’occasion de cette épidémie, des Entretiens sur la rage et ses remèdes du docteur-régent de l’université Pierre Hunauld. À la même date est d’ailleurs rééditée la vieille recette de Jacques Leloyer, curé de Villevêque de 1648 à 1681 : galéga, romarin, sauge, angélique, cassier, pâquerettes, pointes d’églantiers, ail, sel et vin… On s’attendrait à y trouver de la salsepareille !

Quatre ans plus tard, un loup cause à nouveau « un très grand désordre » dans les paroisses de Trélazé et de Saint-Barthélemy. En 1750, le receveur des deniers de la ville paie dix livres « à des personnes qui ont tué un loup dont ils ont raporté la tête ».

Les campagnes infestées

L’Anjou était naturellement plus touché par le danger du loup que la ville d’Angers. Les bandes de loups trouvaient asile dans les forêts septentrionales ou orientales de la province : Craonnais, Baugeois, confins de la Touraine. Et certaines années, la faim faisait sortir le loup du bois… D’avril à juin 1693, plus de soixante-dix personnes sont tuées dans la région de Bourgueil, et autant sont blessées. On n’ose plus aller garder les bêtes au pré.

Les loups infestent Jarzé en 1695 et 1697, Fontaine-Milon en 1695. Le curé de Jarzé consigne dans son registre le décès d’un enfant de douze ans « dévoré par la bête féroce qui l’a tout à fait mangé, fors les foys et quelques petits os qui ont été mis dans le grand cimetière ». Les registres paroissiaux d’un grand nombre de communes fourmillent de mentions analogues.

Les loups sont alors beaucoup plus nombreux qu’on ne peut l’imaginer et représentent un danger permanent que ne parviennent pas à amoindrir des chasses générales périodiques. Pourtant, dans la seule journée du 21 septembre 1714, vingt-cinq loups sont pris.

À partir du milieu du XVIIIe siècle, les intendants de la généralité de Tours tentent d’organiser une lutte suivie, en distribuant des gratifications aux tueurs de loups. Les états des sommes payées montrent l’importance numérique des loups en Anjou : entre janvier 1750 et avril 1751, 126 bêtes sont tuées ; de 1774 à 1778, 258.

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