Angers, berceau de la ceinture de luxe... et de sécurité

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 308, janvier 2007

L’entreprise l’Aiglon, le « Hermès angevin », a sorti la ceinture de l’oubli après 1945. Et a fait d’Angers le berceau d’un autre genre de ceinture : la ceinture de sécurité.

François Bayon, tailleur militaire à Tours, en 1889, invente une ceinture de maintien pour hommes. Fervent bonapartiste, et alors que triomphe la pièce d’Edmond Rostand en 1900, il baptise son entreprise l’Aiglon. Parce que les hommes se mettent à faire moins ripaille et plus de sport…, il se tourne vers la gaine pour femme avant 1914. Sa fille épouse son cousin germain Henri-Joseph Bayon, également tailleur militaire. Nommé à la nouvelle caserne Langlois d’Angers, ce dernier trouve plus intéressant de reprendre l’affaire de son beau-père et, comme il a des relations à Angers, la transfère dans cette ville vers 1918, 55 rue Desjardins.

La ceinture en cuir

Vers 1925, il se défausse de l’activité « gaines » sur Warner’s l’Aiglon, société fondée avec une firme américaine et invente une nouvelle spécialité, les ceintures en cuir tressé, puis en cuir élastique. Elles vont faire la renommée de l’Aiglon, dans l’esprit « accessoire de luxe ». Observant le marché, il constate que les bretelles sont un accessoire négligé et conçoit des bretelles de luxe. Un joli succès ! Ses fabrications comprennent aussi jarretelles, cravates et supports-chaussettes, sortes d’élastique pour tenir les chaussettes, qui en sont alors dépourvues.

Bretelle « Tintoretto ». Publicité extraite de « France-Illustration », décembre 1949. Cliché Arch. mun. Angers.

Le crack de 1929 amène Joseph Bayon à faire de l’exportation, mettant en place un réseau de distributeurs dans le monde entier. Son fils Patrice prend les rênes de l’entreprise en 1947. Il développe les marchés amorcés par son père, spécialement aux États-Unis, avec la création d’une usine filiale, la French Belt Corporation. Très inventif, il ajoute aux ceintures d’autres accessoires du vêtement, grâce à la bonne réputation de l’entreprise auprès d’environ 3 500 distributeurs chemisiers de qualité : gilets fantaisie, noeuds papillon, bracelets de montre, boutons de manchette, parapluies.

Chaque année, une nouvelle invention

Au diable les ceintures épaisses ! La ceinture bords zéro réversible de l’Aiglon fait un tabac à partir de 1953, comme l’ensemble ceinture et boutons de manchette « Initiale » (1962), au chiffre de celui qui le porte. Un important grossiste du monde arabe commande quarante kilos de ceintures d’un seul coup ! En 1965, c’est le lancement de la ceinture femme avec son sac assorti. Un triomphe ! Les matières les plus nobles sont travaillées, jusqu’au phoque, au morse, au cobra… Les cravates sont en calf Foulard, un cuir doux comme de la soie. L’Aiglon est le premier à utiliser pour les articles masculins, dès 1964, un tissu synthétique élastomère : le lycra. Bernard Buffet donne des dessins pour deux bretelles. L’entreprise fabrique elle-même ses boucles de ceinture pour avoir des modèles exclusifs.

Mannequin portant les ceintures l’Aiglon. 1958. Archives l’Aiglon, cliché Arch. mun. Angers, 47 Num 55.

À ceinture dorée, clientèle renommée : Kennedy père, Hassan II, le roi Farouk, Johnny Halliday, les acteurs Roger Pierre et Jean-Marc Thibault… Toujours en avance d’une idée, l’Aiglon contribue au développement de la fête des pères dans les années cinquante. Pour sa communication comme pour sa nouvelle usine boulevard Gaston-Birgé (1962), au design dernier cri, l’Aiglon ne lésine jamais : publicités dans « L’Illustration », emballages luxueux, artiste dessinateur - R.-H. Perdriau - à demeure à l’entreprise.

Ceintures de Johnny Halliday. 1963. Archives l’Aiglon, cliché Arch. mun. Angers, 47 Num 58.
La ceinture de sécurité "Bang", publicité en couverture du bulletin d'information de la Foncière Transports, juillet 1957. Archives municipales Angers, 3 J 305.
Ceinture de sécurité "Bang", publicité éditée par L'Aiglon. Archives municipales Angers, 3 J 308.

« Bang » !

En 1947, Patrice Bayon est victime d’un grave accident de voiture. Remis après une longue convalescence, il s’aperçoit qu’il a une peur bleue de remonter en voiture. Il fait donc adapter à son véhicule une ceinture d’avion achetée à Air France. Ce qui lui donne l’idée d’une ceinture de sécurité pour automobile, la ceinture « Bang », marque déposée en 1956, homologuée aux États-Unis en 1960. Elle équipe d’abord les compagnies d’aviation, puis, peu à peu, les automobiles. Quand la ceinture de sécurité est en passe de devenir obligatoire, l’Aiglon obtient ses premiers marchés en 1971 avec les grands constructeurs, spécialement Renault. Le département « Sécurité » de l’entreprise donne lieu à la création des sociétés Europtiss (fabrication de sangles) en 1970 et Sécuraiglon en 1977, faisant d’Angers le berceau européen de la ceinture de sécurité (jusqu’en 2003).

Siège social de l’Aiglon à Paris, 16 rue de l’Arcade, VIIIe arr. Cliché Arch. mun. Angers, 47 Num 47.

Patrice Bayon prend sa retraite le 31 mars 1983. Aujourd’hui, l’entreprise plus que centenaire poursuit avec Dominique Vigin cette tradition d’inventivité et de luxe. En plus de sa propre marque, elle a la licence, pour ses spécialités - ceintures, bretelles, cravates, petite maroquinerie, bijoux pour hommes - des marques Guy Laroche, Lanvin et Smalto. Les usines du groupe l’Aiglon, à Ponthierry et à Château-Renault, gèrent d’autres marques prestigieuses comme Lancel, P. Cardin, Balmain... Bretelles et ceintures tressées main sont toujours fabriquées à Angers.