Un projet révolutionnaire pour le château en 1912

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 237, juin 2000

Parmi les grands monuments historiques d’Angers, le château fut l’un des plus tardivement restaurés (après 1945), étant donné son affectation militaire. Voici un projet assez étonnant, daté de 1911 et signé par le conducteur des travaux municipaux Jules Rohard.

Avec la naissance du tourisme et le développement de l'intérêt apporté au patrimoine au début du XXe siècle, le château préoccupe les Angevins et les autorités municipales. Propriété de l'État, le ministère de la Guerre y loge les magasins du service d'artillerie de la garnison d'Angers et n'entretient que médiocrement les lieux.

Ce serait une "attraction" de premier ordre pour les touristes...

Plusieurs sociétés et comités de la ville s’émeuvent en 1909 de l’état dans lequel se trouve ce monument historique, « unique en son genre dans notre pays », qui devrait être désaffecté de son usage militaire. Le Comité de défense commerciale et industrielle d’Angers appuie le vœu du Syndicat d’initiative de l’Anjou, qui demande le dégagement des assises ouest du château, face à la Maine. « Si le château était visible en son entier et si l’on pouvait en visiter toutes les parties sans avoir à remplir aucune formalité, il constituerait une « attraction » de premier ordre qui retiendrait dans notre ville les touristes, les archéologues, les étrangers, tout surpris de voir qu’une des curiosités les mieux conservées de France, ne puisse être appréciée comme elle le mérite ».

À l’intérieur, la forteresse était encombrée de baraquements divers. L’extérieur ne valait pas mieux : « On voit en maints endroits la brique ; il y a de grands trous (qu’il serait urgent de boucher) ; l’enduit, en particulier dans les parties faisant face à la promenade du Bout-du-Monde et à la place Marguerite-d’Anjou, a presque entièrement disparu ; les gouttières ne tiennent plus. Quant à la végétation, vraiment affreuse et nuisible, elle envahit tout : et les tours, et les murs et les contreforts et les fossés, où poussent pêle-mêle légumes, herbes, ronces et même des arbres ; ajoutez à cela d’abominables baraques, niches et basses-cours ; enfin, les ignobles amas de détritus et d’immondices grandissent sans cesse (délibération du conseil municipal du 6 décembre 1910, p. 461) ».

 

L'ambition du maire et le projet audacieux de Rohard

Or le maire, Jacques-Ambroise Monprofit (maire de 1908 à 1912), professeur de chirurgie à l’École de médecine, souhaite précisément développer d’ambitieux projets pour sa ville. Suivant l'exemple de Nantes, il envisage donc en 1911 la possibilité d'une cession du château à la ville. Celle-ci, écrit-il au sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, « pourrait ensuite en assurer la conservation et en faire, pour ainsi dire, un musée presque sans égal ». Dans le même temps, il accepte - conséquence de la séparation de l'Église et de l'État - la dévolution à la ville de l'Évêché, où il décide d'installer un musée d'art religieux.

Chargé de visiter le château et de dresser un projet de restauration, Jules Rohard, conducteur des travaux du service Architecture, remet son rapport le 14 décembre 1911. Le projet, accompagné de quatorze intéressants croquis aquarellés, est très novateur. Il transforme l’intérieur du château en parc à l'anglaise, prescrit la démolition des maisons du quai Ligny masquant le château et la création d’un square à leur emplacement…

Un escalier en fer

Surtout, il imagine une audacieuse liaison entre la promenade du Bout-du-Monde et le quai Ligny, par un escalier en fer avec paliers de repos (qui aurait été peu esthétique…), ou - de préférence - par un "coteau" boisé avec rampe en lacets dont la pente, selon lui, ne dépasserait pas 0,05 par mètre :

ce projet « aurait l’avantage de donner un aspect pittoresque et paysagiste à cette partie, en meublant par des arbres, arbustes et rochers factices ces rampes qui de cette façon sembleraient des allées de jardin comme cela a lieu à Château-Gontier, notamment, où des rampes boisées menant du quai au Bout-du-Monde sont très fréquentées par le public ».

Jules Rohard reprend même le grandiose projet de restitution de l'élévation originelle des tours du château, avec toitures en poivrière, conçu vers 1880 par l'architecte Auguste Maillard.

J.-A. Monprofit fait publier projet et dessins. Dès 1912, la ville devient locataire des fossés du château (relevant également du domaine de l'État) et remplace les carrés de légumes par les jardins actuels. Cependant, en mai 1912, l'accession à la mairie du docteur Barot, ennemi politique du docteur Monprofit, et surtout le prix demandé par le ministère de la Guerre pour la rétrocession du château, remettent tout en question. Puis vient la guerre.

Lorsque ces projets sont repris en 1920 par le maire Victor Bernier, les exigences du ministère de la Guerre (comprenant la reconstruction à Avrillé des bâtiments militaires situés dans la cour du château) sont jugées trop importantes par les municipalités successives : 300 000, puis 720 000 francs, enfin 1 million de francs en 1929.

C'est seulement en 1946 que le ministère de la Guerre remet le château, non pas à la ville, mais à l'administration des Beaux-Arts, l'État restant propriétaire des lieux.