Souvenirs de maîtres verriers

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 196, mai 1996

De talentueux maîtres-verriers ont exercé leur art à Angers au cours des siècles : la parure verrière de la cathédrale Saint-Maurice (du XIIe au XVe siècles) en témoigne.


Après une éclipse à l'époque classique, l'art du vitrail renaît au XIXe siècle, à la faveur des nombreuses constructions d'églises et de châteaux. Deux ateliers s'ouvrent à Angers : celui de Thierry en 1846, transmis jusqu'à nos jours et l'atelier Martin, à l'existence plus courte (vers 1878-1918). Grâce aux souvenirs du maître-verrier Maurice Bordereau, voici retracée l'histoire du premier, et plus important atelier .

Le renouveau du vitrail en Anjou est dû aux talents de "découvreur artistique" de la comtesse de Serrant. Elle avait remarqué à Saint-Georges-sur-Loire les bonnes dispositions d'un certain Charles Thierry, ferblantier-vitrier. Elle lui donne des leçons de dessin. Bon élève, Thierry devient un excellent ouvrier, et, en 1836, fonde une maison spéciale à Saint-Georges-sur-Loire. L'église du lieu montre encore son travail - curieux, sur des verres pauvres comme matière, plats, unis, monotones, un peu hurlants (Maurice Bordereau).

Dix ans plus tard, l'atelier Thierry se fixe à Angers. Vers 1860, son fils fait appel à Louis Truffier, contremaître à Paris, chez Didron, où il travaillait avec les artistes d'alors : Steinlen, Livache père. En 1870, Thierry fils passe la main à une association Truffier-Martin, aidés de Livache père. Les nombreuses verrières produites par la maison de 1848 à 1875 sont visibles dans tout l'Anjou : à la Trinité d'Angers, à Trémentines, Marans, Vern, à l'hôtel-Dieu de Baugé, à Bellefontaine…

Un trio d'artistes

Vers 1878, Truffier et Martin se séparent. Ce dernier fonde sa propre entreprise. Louis Truffier s'adjoint successivement : Megnen, un figuriste verrier professionnel, puis Clamens également professionnel verrier et enfin Charles Bordereau qui, par son mariage avec Mlle Truffier, est devenu son gendre en 1874. En 1879, Louis Truffier prend sa retraite et laisse Megnen, Clamens et Bordereau en association, constituée pour quinze ans. Des ateliers commodes sont édifiés au 1 boulevard du Roi-René. Une succursale est ouverte à New-York, une seconde à Paris.

Le Pin-en-Mauges, vitrail de Clamens. Photo Conseil général, Conservation des Antiquités et objets d'art.

En 1895, l'association se termine. Clamens poursuit l'entreprise seul. René-Victor Livache, puis son fils Victor, lui fournissent les cartons (dessins) de ses vitraux. Quant à Charles Bordereau, il reprend le fonds de commerce Dolbois, "Ornements d'église, vêtements ecclésiastiques", tandis que son fils Maurice, en même temps qu'il suit les cours de l'École des Beaux-Arts, fait son apprentissage à l'atelier Clamens. La séparation de l'Église et de l'État en 1905 met l'atelier de vitraux d'art en péril. Maurice Bordereau le quitte pour se lancer dans les assurances, puis reprend la Manufacture de toiles imperméables Desbois-Richard. Malgré un contexte peu favorable, Jean Clamens sauvegarde son entreprise. Il meurt en août 1918. Le contremaître Ripoche et les ouvriers tiennent alors le cap seuls, pendant quelques années, avec la veuve Clamens. De Jean Clamens on admire, entre autres oeuvres, une importante série de vitraux sur la guerre de Vendée (en particulier la vie de Cathelineau au Pin-en-Mauges).

En 1919, un ancien élève de l'École nationale des Beaux-Arts de Paris, Georges Merklen, achète le fonds et lui donne, rapidement, une forte impulsion… Très dynamique, il a l'idée de créer un "atelier" regroupant vitrail, mobilier, statuaire, mosaïque, fresques, architecture… et fonde, avec l'architecte André Mornet, une sorte de "consortium des artisans de l'art sacré". Sa plus belle réalisation est peut-être la chapelle de la Société des Phosphates de Constantine, au Djebel-Kouif, présentée en grande partie à l'exposition des Arts décoratifs de 1925. L'entreprise a le vent en poupe. En novembre 1923, Merklen a repris l'atelier et toute la clientèle de François Haussaire, maître-verrier parisien. Hélas, il est brutalement emporté, en l'espace de trois jours, par un furoncle de la lèvre (2 avril 1925). Sa veuve cède la maison à un architecte diplômé, Roger Desjardins, lui aussi ancien élève de l'École nationale des Beaux-Arts.

Maurice Bordereau chez ses grands-parents, en cerf-volant aviateur, vers 1885. Coll. part.

Reprise

En mai 1934, il est à la veille de la liquidation judiciaire quand Maurice Bordereau reprend l'affaire où il avait fait ses débuts de verrier. Peu à peu, il la remet à flot. De 1934 à 1946, trente-trois ensembles importants sortent des ateliers. La clientèle de la maison Bordereau dessine un grand arc atlantique, de la Manche à la Vendée. L'entreprise fête son centenaire en 1946. Pour l'occasion, Maurice Bordereau offre à l'église Notre-Dame un vitrail consacré au Couronnement de la Vierge. Le 4 janvier 1947, un grand déjeuner réunit toute la famille Bordereau et les ouvriers. Au menu : Cornets de jambon à la Russe, ballottine de garenne à la Royale, dinde truffée aux marrons, salade, fromages, poires Bourdaloue…

Les dommages de la guerre donnent un grand coup de fouet à l'activité de la maison Bordereau. L'atelier de 18 à 20 compagnons est débordé. Les commandes affluent de partout, de l'Alsace à l'Algérie et au Cameroun. En 1958, Maurice Bordereau passe la main à son deuxième gendre, Paul Barthe. Le vieil atelier est vendu en 1964. Il est remplacé en 1981 par la Maison départementale du Tourisme. L'entreprise se réinstalle dans la Cité, rue Saint-Aignan. Après la mort de Paul Barthe en 1971, la maison Barthe-Bordereau poursuit son activité rue Saint-Aignan, puis rue Florent-Cornilleau.