L'hôtel de Chemellier. II - Des Chemellier à la Ville d'Angers

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 195, avril 1996

La mort de Jean-Guy Petit de Chemellier en 1881, fait retomber l'hôtel dans l'indivision (quatre héritiers), ce qui provoque à nouveau une vente, après la mort de Mme de Chemellier mère, en janvier 1896. Déjà, une partie des dépendances, sur le boulevard, était louée à un Cercle et au Café de la Mairie (emplacement de la "vitrine Chemellier" actuelle). Le conseil municipal, pressenti, en décide l'acquisition le 29 janvier 1898. L'acte de vente est signé le 8 novembre 1899.

Caserne de pompiers ?

Aussitôt, la réflexion va bon train. Comment utiliser au mieux le nouveau bâtiment municipal ? En attendant la construction d'une aile droite à l'hôtel de ville, les services de la Voirie y sont provisoirement logés (1900-1902). Simultanément, on songe à y établir la maison de la Mutualité et la Société des Amis des Arts. Le premier projet de couverture de la cour de l'hôtel est dressé pour les Mutualistes en avril 1901. Changement de cap dès novembre : le conseil municipal décide d'y installer une caserne de sapeurs-pompiers. Le projet ne fait pas l'unanimité au sein du conseil municipal. Certains n'ont aucune envie de voir le linge des pompiers pendre aux fenêtres, si près de la Mairie ! D'autres réclament la démolition du bâtiment qui a été acquis à l'origine pour dégager et agrandir la cour de l'hôtel de ville (27 novembre 1902).

Les Amis des Arts

Que ressort-il de tout ce débat ? On renonce au projet de casernement. Seul le matériel des pompiers est installé en 1903 dans les dépendances encadrant la cour. Déjà se profilent d'autres projets d'affectation… Le 28 avril 1904, le conseil municipal autorise la Société des Amis des Arts, à la recherche désespérée d'un nouveau local, à y installer pour quatre années (renouvelables) son exposition annuelle. La cour et le premier étage de l'hôtel lui sont concédés gratuitement, tandis que le deuxième étage est réservé au nouveau musée des Arts industriels. Les frais d'installation restent à la charge de la Société. Dans l'intervalle des expositions, la Ville se réserve de disposer des locaux pour fêtes, réunions ou banquets. Les pompiers continuent à disposer des dépendances.

Les Amis des Arts empruntent 16 000 francs pour abriter la cour sous une grande verrière et construire deux escaliers menant aux galeries et salons du premier étage. C'est ainsi que naît, à l'automne 1904, la "salle Chemellier", bien connue des Angevins. L'inauguration se déroule le 26 janvier 1905. C'est un franc succès. La presse s'en fait l'écho : "Le nouveau local, merveilleusement aménagé, se prête absolument aux expositions. Au rez-de-chaussée, une vaste salle, large et haute, recouverte en vitres d'où le jour tombe d'aplomb ; par deux escaliers, l'un à droite, l'autre à gauche, on monte aux galeries du premier étage, bien aérées et bien éclairées" (Le Petit Courrier, 27 janvier). L'entrée de la salle se fait par le boulevard, mais aussi, lors des spectacles, par la rue David-d'Angers. En effet, la Société offre aussi des séances musicales et théâtrales, en matinée ou en soirée. La scène du théâtre est alors installée dans l'entrée de la salle, dans l'espace situé entre les colonnes (remises au jour lors des travaux de restauration en 1993).

La salle Chemellier en 1914-1918, siège du Comité central de Maine-et-Loire de secours aux victimes de la guerre. Arch. mun. Angers, 4 Fi 1182.

Exposition internationale

Dès lors, la "salle Chemellier" est lancée… Toutes sortes de manifestations y prennent place. Une exposition d'envergure internationale s'y tient en 1907, appelée "Musée du Peuple" : le peintre angevin Mérodack-Jeanneau réussit à y faire venir l'Union internationale des Beaux-Arts et des Lettres. L'art, le plus contemporain, entre à Angers. 1 244 oeuvres sont exposées : des Cézanne, des Rousseau (le douanier), 109 tableaux de Kandinsky… Salle polyvalente, elle sert également pour un genre de manifestation tout différent : du skating (patinage à roulettes) ! Où l'on voit patiner, peut-être au son de la célèbre valse de Waldteufel, le père de Jean-Adrien Mercier, Maurice…

La concession de la Société des Amis des Arts est régulièrement renouvelée jusqu'à la seconde guerre mondiale. En revanche, le musée des Arts industriels doit "s'expatrier" à la tour Saint-Aubin en 1911. C'est qu'à nouveau les services municipaux sont bien à l'étroit à l'intérieur de la Mairie. Tout le second étage de Chemellier est dévolu au service de la Voirie, en attendant la construction d'une nouvelle aile à l'hôtel de ville, cette fois du côté gauche, jusqu'à la rue David, avec retour sur l'hôtel de Chemellier qui pourrait être englobé totalement dans l'ensemble de l'hôtel de ville, note le maire, Louis Barot, en septembre 1913. La guerre empêche toute réalisation.

A l'entrée de la salle Chemellier, les colis de guerre. Arch. mun. Angers, 4 Fi 1848.

Transformations

Tandis que les "cinq à sept" et les expositions des Amis des Arts connaissent toujours autant de succès, dans l'entre-deux-guerres, la démolition de l'hôtel de Chemellier est à nouveau souhaitée en 1931 pour permettre la construction d'une nouvelle aile à l'hôtel de ville, construction reportée derechef vers un avenir rendu encore plus lointain par la seconde guerre mondiale. Le projet se concrétise seulement dans les années soixante-dix, sous la forme d'un nouvel hôtel de ville. Sauvé une fois encore, l'hôtel de Chemellier abrite même dans sa grande salle les réunions du nouveau conseil municipal présidé par Jean Monnier, entre avril 1977 et 1980 (à l'exception de quelques séances encore tenues dans l'ancien hôtel de ville ou décentralisées dans les quartiers), pour permettre à un plus grand nombre d'Angevins de suivre les débats.

La salle Chemellier avait changé. De plus en plus utilisée, y compris pour les élections, elle est à bout de souffle dans les années cinquante, qualifiée de pourrissoir par Pierre Brisset ! Restaurée à plusieurs reprises, elle poursuit jusqu'à nos jours sa brillante carrière, d'exposition en exposition.