Débuts de l'automobile

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 210, novembre 1997

  • 1er septembre 1897 : un arrêté municipal réglemente pour la première fois la circulation automobile à Angers.
  • 1899 : début de l'immatriculation des véhicules en Maine-et-Loire. La première voiture "enregistrée" est celle du distillateur Frémy.
  • 1904 : premiers essais de goudronnage des routes à Angers (route des Ponts-de-Cé).
  • 1922 : création du permis de conduire.

La carrière de l'automobile était lancée ! Mais les débuts avaient des caractères épiques. Jugeons-en plutôt d'après ces souvenirs d'une nonagénaire angevine…

"En 1916 mon père décida une expédition à Rouen pour se ravitailler en cotonnades. Les trains, réquisitionnés pour les transports de troupes, étaient difficilement accessibles aux civils. Héroïquement, papa décida d’utiliser la fidèle "Clément-Bayard", qui n’avait jamais fait un tel parcours ! Et nous fûmes, maman et nous deux, de l’expédition. Mais pour être sûr de s’en tirer, papa eut recours au mécanicien du garage, technicien averti, mais réputé pour les "vitesses folles" qu’il pratiquait au volant - ce qui lui avait valu le surnom de "Crache la Mort" !

En dehors des vaches qui batifolaient en liberté sur les routes et s’affolaient au bruit d’un moteur, les voies n’étaient guère encombrées, et grâce à "Crache la Mort" nous dûmes bien pousser quelques pointes aux alentours du soixante à l’heure ! Un record...

Ces récits de voyages en auto me remettent en mémoire ces premières voitures de mon père. La "Clément-Bayard" n° 1 date de 1909 ainsi que le "certificat d’aptitude à conduire les voitures à pétrole", ancêtre de l’actuel "permis de conduire" de mon père. Grandes roues, petits pneus, marchepied de deux marches, on était haut perchés, capote de toile à déplier en cas de pluie. Volant vertical et cuivres à profusion : deux lanternes, deux gros phares, "corne" avertisseur de cuivre (renforcée d’une sirène actionnée au pied, la corne l’étant par une grosse poire de caoutchouc). La carrosserie était d’un beau rouge, ainsi que le superbe cuir des sièges.

Nous, les enfants, prenions place à tour de rôle au pied du volant avec mission de compter les gouttes d’huile qui tombaient une à une des "graisseurs" - petits tubes alignés sur un plateau vertical sous le tableau de bord - et qui assuraient la lubrification du moteur. Si l’écoulement s’arrêtait, nous alertions le chauffeur : on démontait le tube et on le débouchait avec une fine aiguille à tricoter !

En promenade en Clément Bayard (la n° 2). Arch. mun. Angers, 5 Fi.

La Bayard n° 2 était plus perfectionnée, sans exclure les pannes quasi courantes : gicleurs du carburateur bouchés (mon père avait toujours un bout de fil de fer extra-fin dans la poche de son gilet) - les bougies encrassées, les vis platinées dont il fallait vérifier l’écartement... sans parler de très classiques pannes de pneus.

Pas de roue de rechange : on démontait le pneu, on sortait la chambre à air, on lui collait une rustine, et on regonflait, la "boîte à outils" comportant évidemment l’indispensable pompe à air ! Quant aux énormes phares de cuivre - soigneusement protégés par des housses, ils ne servaient pas souvent. Leur alimentation par acétylène, avec un savant dosage de carbure, rendant leur usage compliqué.

Les freins n’offraient pas toute sécurité. Je me rappelle qu’un jour où ils avaient mal fonctionné, nous bousculâmes chaises et tables à la terrasse d’un petit bistrot, au coin du quai et de la rue Baudrière. Heureusement, il n’y avait pas de consommateurs ! Il fallait être vraiment optimiste et avoir foi dans le progrès pour persévérer en ce mode de locomotion "moderne" !

On était encore loin des perfectionnements actuels lorsque je pris mon permis de conduire. C’était en 1929, à Paris. Nous, femmes n’étions pas nombreuses au volant ! J’avais conclu un forfait pour "quatre leçons et présentation à l’examen" avec un garage du cours de Vincennes. Puis je fus convoquée place de l’Alma, avec un groupe de personnel des usines Renault, seule femme. L’examinateur, plutôt revêche, nous chargeait par trois dans une "torpédo" pas très reluisante ! Le premier qui passa roula trop vite : recalé. Le second, prévenu, roula trop lentement : recalé. N° 3, j’eus la chance de trouver la bonne moyenne, mais en tournant à droite sur une avenue, je n’avais pas prévenu : il n’y avait ni clignotants, ni index de direction, il fallait faire signe avec le bras à la portière... même en tournant à droite ! Heureusement, un "démarrage en côte" de toute beauté dans la montée du Trocadéro compensa ma faute, et je reçus le carton rose du permis ! Mais après mon apprentissage sommaire, j’avais bien l’impression d’être encore un danger public !".

Souvenirs recueillis par Sylvain Bertoldi