Angers vue par les écrivains - IV - Ceux qui ne l'ont pas aimée

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 214, mars 1998

4e série

CEUX QUI NE L'ONT PAS AIMÉE…

Henry James, "A little Tour in France", 1877 :

"Angers appartient à cette désagréable catégorie des vieilles villes qui ont été, comme on dit, "retapées". Ce n'est pas l'ancienneté du lieu, c'est sa nouveauté qui frappe le touriste nostalgique aujourd'hui, tandis qu'il flâne avec irritation sur des boulevards de deuxième catégorie, cherchant vaguement autour de lui quelque pignon inexistant. "Angers la Noire", en bref, est une victime des améliorations modernes, indigne de son admirable nom - nom qui, comme celui du Mans, a toujours été, à mes yeux, hautement chargé de pittoresque. (…) Angers occupe une place importante dans l'histoire primitive anglaise ; elle était la capitale de la lignée des Plantagenêts… Les faits engendrent une présomption naturelle sur l'aspect historique d'Angers, je les repassais dans ma tête dans le train qui m'amenait du Mans… Entre la gare et l'hôtel cependant, il devint évident que je n'aurais pas de prétexte pour passer la nuit au Cheval-Blanc. (…) Il est juste de dire que le château d'Angers vaut en lui-même le pèlerinage. Le seul inconvénient est qu'on en a fait le tour en un quart d'heure. On ne peut rien faire de plus que le regarder, et un bon coup d'oeil fait l'affaire. Il n'a ni beauté, ni grâce, ni détails, rien qui charme ou qui retienne. Il est simplement très vieux et très gros - si vieux et si gros que cette seule impression suffit, et il s'installe dans vos souvenirs comme un parfait spécimen de forteresse d'autrefois".

La vue classique d'Angers. Gravure de Charles Tranchand. Arch. mun. Angers, 3 Fi 2.

Louis Guilloux, "Le Sang noir ", 1935

“Et par une sorte de perfection inverse, n’était-ce pas dans la ville de France - et peut-être du monde - la plus plate, que cette aventure avait pris naissance et s’était déroulée ?
Ville sans mystère, sous le plus niais des ciels : Angers. Ville de musique et de fleurs lui avait-on mille fois répété avant qu’il y allât, et lui, l’imbécile, il s’était fait là-dessus des rêves, pour trouver en fin de compte la musique militaire et les fleurs militaires réunies au Mail ! Assurément, la France n’avait rien de mieux dans le genre sordide que ce lieu tant vanté. Si Bordeaux était la ville où il avait vu le plus de chapeaux hauts de forme, Angers était celle où il avait rencontré le plus de pardessus à cols de fourrure. Nulle part il n’avait vu de bourgeois plus infatués, de bourgeoises plus rigidement mornes. Pas étonnant si la contre-révolution vivait là en permanence !”

 

Julien Gracq, "La Forme d'une ville", 1985 :

"Le génie d'Angers - s'il y a un génie du lieu - m'a toujours paru être celui du confinement : son site mesquin, choisi à l'écart du fleuve, sur un affluent de médiocre calibre, fait songer à ces natures étriquées qui, au test du village, s'effraient devant l'étendue disponible et vont entasser maisons et église dans un coin perdu du rectangle de la table à jeu. (…). Cette respiration courte est presque immédiatement perceptible au promeneur étranger qui va au hasard des rues, surtout si ses pas se dirigent vers le quartier désert de la cathédrale, ses ruelles peuplées de chats dormeurs et de pots de géranium, où à peine entrevoyait-on jadis, de loin en loin, flotter silencieusement la robe d'un prêtre : intrigues en vase clos, odeur caractéristique de renfermé social, micro-sociétés stagnantes et mesquinement conflictuelles, Angers, et non la cité balzacienne, m'a toujours paru être la vraie patrie du "Curé de Tours" (…).
Centre administratif peu surchargé, plus riche de notaires que d'entrepreneurs, appareil digestif discret de la rente foncière - d'ailleurs proprette, fleurie, avenante, le pouls légèrement ralenti, comme si un certain quantum de loisir surnuméraire flottait incorporé aux occupations des jours ouvrables - la cité des bords de Maine s'est aménagée pour les commodités douillettes d'une fin de vie cossue bien plutôt que pour le stress à l'américaine. (…)
La ville a changé depuis mon enfance. Elle s'est animée ; elle a troqué sa nonchalance presque paysanne pour une agitation de commande (…) J'aime pourtant entre deux trains (…) monter, à droite des douves du château, jusqu'à l'impasse du mail exigu qui se termine en à-pic au-dessus des jardins de la Maine, établis sur l'emplacement de l'ancienne et laide rangée de maisons du quai. Le château, démoulé de frais comme d'un moule à sable d'enfant, est la plus belle masse de maçonnerie aveugle que je connaisse en France, avec la cathédrale d'Albi ; l'ardoise cimentée à plat y souligne un appareillage plaisant à l'oeil (…) Devant les témoignages d'étrangers qui les visitent toutes deux pour la première fois, et que Nantes rebute autant qu'Angers les séduit, j'ai parfois l'impression d'être sans équité pour cette ville. Mais le sentiment persiste, plus fort que tout, que je n'ai rien à attendre d'elle".