Angers vue par les écrivains - I

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 211, décembre 1997

Les villes et leurs écrivains… Tours, Saumur, Guérande, Angoulême… ont été «consacrées» par Balzac, Sète par Valéry, Uzès par Gide, Vichy par Simenon, Quimper par Max Jacob. Jean-Jacques Rousseau a évoqué Annecy dans ses "Confessions", Flaubert et Maupassant se sont penchés sur Rouen, Nantes a inspiré à Paul Fort ses "ballades nantaises" et Angers ? La ville a-t-elle attiré l'attention des écrivains ? Partons en promenade littéraire… (1er épisode)

 

MICHELET, "Tableau de la France", 1833 :

"La noire ville d'Angers porte, non seulement dans son vaste château et dans sa tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère féodal. Cette église de Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de chevaliers armés de pieds en cap ; toutefois ses flèches boiteuses, l'une sculptée, l'autre nue, expriment suffisamment la destinée incomplète de l'Anjou. Malgré sa belle position sur le triple fleuve de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distingue à leur couleur les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien assez d'avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenêts, l'Angleterre, la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine ; d'avoir plus tard, sous le bon René et ses fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes de Naples, d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et Lancastre contre York".

Arch. mun. Angers, 3 Fi 186.

VICTOR HUGO, "Voyages, France et Belgique", lettre à Adèle Hugo, 16 août 1834 :

 "Je suis venu de Nantes à Angers par le bateau à vapeur. Les fameux bords de la Loire sont plats et nuls, à cela près d'Oudon, d'Ancenis, de Saint-Florent et de quelques rochers çà et là. L'abord d'Angers est charmant, mais il appartient à la Mayenne. Le bateau à vapeur est sale, puant et incommode. Entre autres incommodités, j'y ai rencontré Mme de Féraudy, tu sais ?, l’ancienne Mme de Féraudy, et il m'a fallu faire l'aimable. C'était diabolique. Pour comble, arrivé à Angers, comme j'allais voir la cathédrale, beau portail et beaux vitraux, elle s'est pendue à mon bras et force m'a été de lui servir de cornac. […] Je n'ai fait qu'entrevoir Angers dans le crépuscule. Les vitraux et le portail de la cathédrale sont merveilleux, le vieux château est très beau, toute la ville est pittoresque. Je trouve que notre bon Pavie ne l'admire pas assez".

MÉRIMÉE, "Voyage dans l'Ouest", 1836 :

"…Au sommet d'un coteau s'élève Saint-Maurice, la cathédrale. On l'aperçoit de presque tous les ponts de la ville et de la rive droite l'aspect de sa façade est admirable. […]. On ne peut rien voir de plus beau, de plus harmonieux que les vitraux qui garnissent encore toutes les fenêtres de Saint-Maurice. Les plus anciens, ceux de la nef, l'emportent peut-être sur les autres par la suavité des couleurs et leur heureuse combinaison, qui d'abord tire l'oeil et lui fait éprouver un plaisir d'une nature particulière.

J'arrive à l'un des monumens les plus intéressants d'Angers, l'église de Saint-Serge […]. Ce qui frappe d'abord en entrant dans le choeur, c'est la légèreté, l'apparence de fragilité de ses colonnes, au-dessus desquelles la voûte semble comme suspendue. On ne conçoit pas comment de si frêles appuis peuvent porter une masse aussi considérable. […] [Le château] est bâti sur le penchant d'une colline, dont la Maine lave le pied, et dans quelques points ses remparts s'élèvent à une hauteur prodigieuse. Toutes les tours sont rondes, construites, comme les courtines, de gros morceaux de schiste non taillés, entremêlés d'assises de tuffeau. L'effet de ces lignes blanches tranchant fortement sur le schiste noir est assez agréable […].

Je n'ai vu dans aucune ville autant de maisons du Moyen Âge qu'à Angers. Plusieurs se distinguent par leurs façades sculptées, où l'on pourrait trouver une foule de renseignemens précieux sur les costumes et les usages des quinzième et seizièmes siècles. La maison qui offre la décoration la plus riche et les sculptures le plus variées forme l'angle d'une rue derrière la cathédrale"

La rue de l'Oisellerie, par Vétault. Arch. mun. Angers, 3 Fi 242.

STENDHAL, "Mémoires d'un touriste", 1837 :

"… C'est à Avranches ou à Granville que je fixerais mon séjour, si jamais j'étais condamné à vivre en province dans les environs de Paris. À la première vue de la question, l'on serait tenté d'aller s'établir au midi, vers Tours ou Angers, pour éviter la rigueur des hivers ; mais la différence du degré de civilisation est de plus de conséquence que la différence de deux degrés de latitude. Il y a cent fois plus de petitesse provinciale et de curiosité tracassière sur ce que fait le voisin à Tours ou à Angers, qu'à Granville ou à Avranches. Il faut toujours en revenir à cet axiome : le voisinage de la mer détruit la petitesse".

HENRY JAMES, "Voyage en France", 1877 :

"Angers appartient à cette désagréable catégorie des vieilles villes qui ont été, comme on dit, "retapées". […] "Stupidement et vulgairement modernisée" - encore une expression tirée de mon petit carnet et les petits carnets ne sont pas obligatoirement raisonnables. "Il y a quelques rues étroites et tortueuses, avec quelques curieuses vieilles maisons", je continue à citer. […] La vieille maison de bois saisissante (du XVe siècle je crois) appelée maison d'Adam… est sans conteste le premier spécimen d'architecture civile ancienne que l'on trouve à Angers. Cette admirable maison, en plein centre de la ville, avec ses pignons et ses boiseries très travaillés et restaurés, est un monument qui en impose réellement. […] Comme elle est sise à l'angle d'une place, cette façade est double et le lacis de ses poutres et de ses solives noires sculptées, s'étalant sur une grande surface, est extrêmement pittoresque. La maison d'Adam est vraiment d'un style grandiose et je regrette d'avouer que je n'ai pas réussi à apprendre l'histoire qui s'attache à son nom".