Page histoire du Courrier de l'Ouest, 22 juin 2025
Sommaire de la page :
Jean Delespine, premier "architecte" de l'Anjou
Transformations de la rue Toussaint
Photo mystère : la rue Boreau
22 juin 1988 : défauts d'entretien à l'aérodrome Angers-Avrillé
Avec l'aimable autorisation de notre partenaire Le Courrier de l'Ouest, Ouvre une nouvelle fenêtre
CHRONIQUE
Par Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers
LE PREMIER “ARCHITECTE” DE L'ANJOU
L’administration municipale naît en 1475 et avec elle les premiers emplois municipaux, mentionnés dans les registres de délibérations et dans les comptes. Ce sont, pour les dix premières années de vie municipale, le receveur des deniers communs ; le procureur ; les connétables, gardes des portes de la ville ; les gardes de la Basse et de la Haute-Chaîne ; les sergents et huissiers ; le trompette ; le gouverneur de l’horloge ; le canonnier ; les arbalétriers. En 1485 apparaissent deux commissaires des œuvres, Jean Muret et Pierre Chaillou, chargés de vérifier le travail des maçons qui réparent les murailles de la ville.
La liste des commissaires des œuvres est déjà longue lorsque le 19 juin 1535 Jean Mariau, malade, résigne ses fonctions de commissaire des œuvres et réparations de la Ville et désigne pour lui succéder Jean Delespine, né en 1505, « maistre maczon demourant en ceste ville d’Angiers, qui est legal, bien scavant et expert en telz affaires et est bien pour faire et exczercer ladicte charge » (BB 20, f° 84 r°). Le conseil de ville entérine cette proposition.
Commissaire des oeuvres
Quelles sont les affaires relevant du nouveau commissaire ? En premier lieu, tenir en état de réparation suffisante les remparts de la ville. C’est ainsi qu’il relève la porte neuve de Boisnet (1541), en ruine, fait bâtir un bastion de protection devant la porte Saint-Aubin (1538-1541), procède à des visites régulières des tours et murailles. Il est aussi chargé des travaux « extraordinaires » de la Ville, comme le chantier du portail de l’hôtel de ville (1541-1542), les réparations à la fontaine Pied-Boulet (1564), la préparation des entrées royales. C’est le grand ordonnateur des décorations réalisées pour les entrées des rois Henri II (1551) et Charles IX (1565). Cette année-là, on le paye pour « avoir vacqué a faire faire lesdicts eschauffaulx, theatres et arcs triumphaus » (9 novembre 1565, BB 30, f° 241 r°). Il est aussi très probable qu’on lui doive le nouveau palais de justice de la ville (1538-1539) – futur présidial, place des Halles (Louis-Imbach) – rebâti pour tenir les grands jours (session extraordinaire de la justice royale), à l’automne 1539.
Inventeur de nouvelles formes architecturales
Cette activité occupait-elle tout son temps ? Naturellement non. Son nom est mentionné dans les archives à partir de 1532, mais il travaillait déjà dans les années 1520. Vers 1528-29, il bâtit l’aile gauche de l’hôtel Pincé qu’il achève magistralement en 1535 par l’aile à l’échauguette portée sur une trompe, une grande nouveauté. Partout il introduit de nouvelles formes architecturales et un nouveau vocabulaire décoratif : plafonds à caissons (hôtel Pincé), tombeau à l’antique de Jean du Mas (1540), audacieuse tour lanterne à la cathédrale Saint-Maurice (1534-1540), dôme à lanternon à l’église de la Trinité (1540), escalier rampe sur rampe à l’hôtel Lesrat de Lancreau (1546), nouveau rythme de baies, monumentale lucarne à atlantes et cariatides sous un fronton triangulaire au château de Serrant... On lui doit la diffusion du style de la première Renaissance et l’introduction, presque concomitante, d’un style classique, à l’antique, qui amorce la seconde Renaissance.
Apparition du terme « architecte »
C’est le grand architecte de l’Anjou au XVIe siècle et le premier pour lequel apparaît ce terme. Jusqu’en 1564, il est simplement qualifié de « maistre maczon », puis cette année-là, dans une minute notariale où il est cité comme témoin, il est dit « marchand maistre maczon et architecte ». Quelques années plus tard, le 31 août 1569, il dicte son testament où il se qualifie de « maistre architecte et ingénieux [ingénieur] ». À noter que grâce à ce document essentiel, on apprend qu’il était originaire de la ville de Notre-Dame-de-l’Espine en Champagne, d’où probablement son nom de « Delespine ».
Jean Delespine est devenu un personnage important. Il a été élu maître administrateur du temporel de l’hôtel-Dieu (1561-1564), aux côtés de gros marchands. Il reste commissaire des œuvres de la Ville jusqu’à ce que, le 19 octobre 1571, sans motif particulier et sans le remplacer, les échevins décident de supprimer ses gages. L’éminent architecte angevin décède en 1576. Il est inhumé non loin de son domicile, à l’église des Carmes, sous une longue et élogieuse épitaphe en vers qui commence ainsi : « On congnoist l'arbre au fruict, l'oeuvre à son ouvraige /Les tiens portent assez, Lespinne, tesmoignaige / De l'excellant esprit dont Dieu t'avoit pourveu […] ». Le tombeau a disparu avec le couvent à la suite de la Révolution, mais l’épitaphe a été relevée vers 1583 par le mémorialiste Jean Louvet qui a ajouté :
« Nota que ledict Jehan de Lespinne estoit le plus grand architecte de son règne, lequel a basty ce beau et riche bastimant de la tour Sainct Maurice qui est entre les deulx piramydes où y avoit entiennement ung clocher de bois couvert d’ardoize qui fut bruslé par cas fortuit et a aussy construit le clocher de la Trinité de ceste ville d’Angers, celui de Beaufort et celui des Rouziers sur la levee. »
ACTUALITÉ DES ARCHIVES
La photographie a été publiée dans « Le Courrier de l’Ouest » du 10 juillet 1975, avec un titre choc : « L’apocalypse à Angers » et quelques lignes de commentaire :
« Un spectacle de fin du monde : il nous est offert par la rue Toussaint, à deux pas du château. Bien sûr, c’est un quartier en pleine restauration et beaucoup a déjà été fait. Pourtant à l’emplacement des fouilles, il ne reste plus qu’un chantier comme on en voit des dizaines dans les faubourgs des grandes villes. Mais pas dans les quartiers historiques et sauvegardés.
On ne peut effectuer des fouilles sans faire de trou, sans déplacer des tonnes de terre, sans dresser des barrières. Pendant les vacances, lorsque ces fouilles sont interrompues, il faut avoir l’âme romantique pour être sensible à la rude beauté de ce grand trou entouré d’une inesthétique montagne de détritus. »
La rue Toussaint était un sujet de préoccupation depuis 1934 au moins. Selon le plan d’aménagement de la ville conçu cette année-là, elle devait être reliée à la rue des Lices par une nouvelle voie de 10 m et débarrassée d’une partie de ses maisons, au profit « de massifs aux contours assouplis ». De ce projet, on ne conserve que l’élargissement de la rue. Les démolitions s’étalent de 1970 à 1981. Tout le côté pair est supprimé et fait apparaître les murailles de l’enceinte gallo-romaine. Michel Provost y mène des fouilles fructueuses entre 1974 et 1976.
Le 17 août 1974, le dégagement est salué dans la presse, mais tout n’est pas immédiatement parfait : « On a rasé de vétustes immeubles pour dégager, rue Toussaint, le mur de l’enceinte qui nous replace à la haute époque de notre histoire citadine. Avec ce travail de démolition, la rue a gagné une lumière plus abondante. Mais elle a gagné aussi, par ce temps de chaleur surtout, une odeur qu’on pourrait qualifier de médiévale, répandue par les eaux de vaisselle qui tombent en cascatelles musicales le long du mur et qui serpentent sur le sol comme de frais ruisseaux dans la prairie. » SB.
PHOTO MYSTÈRE
Il fallait reconnaître la rue Boreau, dans sa partie longeant le jardin des Plantes. Au XVIIIe siècle, elle existait de façon embryonnaire vers la carrière d’ardoise du Cordon bleu ouverte en 1735 et le pont de la Chalouère (actuelle place Ney), mais n’avait comme débouché vers la ville que la tortueuse vallée Saint-Samson qui débouchait péniblement vers le faubourg Saint-Michel. En 1790, la municipalité de Saint-Samson demande un débouché direct vers la rue des Pommiers (futur boulevard Carnot). Celui-ci est réalisé au début du XIXe siècle et la rue du Faubourg-Saint-Samson prend le nom de rue du Jardin-des-Plantes, jardin implanté en 1789 à l’emplacement de l’enclos des Bassins qui appartenait à l’abbaye Saint-Serge. Nouveau changement de nom en 1881 pour honorer le grand botaniste Alexandre Boreau, directeur du jardin des Plantes de 1838 à son décès en 1875. Selon l’historien des jardins d’Angers, le docteur Hébert de La Rousselière, A. Boreau a développé le jardin des Plantes au point qu’à sa mort, il n’y en avait que deux en France, celui de Paris et celui de Montpellier, qui pussent passer avant lui. SB.
