Page histoire du Courrier de l'Ouest, 11 octobre 2026
Sommaire de la page :
Les premiers pas du député Farran à Paris en 1837
Un siècle de publicité angevine (1860-1940) : nouvelle exposition aux Archives patrimoniales d'Angers
Photo mystère : l'ancienne rue Flore et l'église Notre-Dame
11 octobre 2015 : un nouvel hôpital pour lutter contre le cancer
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TÉMOIGNAGES D’ARCHIVES, PAROLES DE TÉMOINS
Par Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers
UN DÉPUTÉ À PARIS E N 1837 : ANTOINE FARRAN
Antoine Farran est l’un des mémorialistes importants du XIXe siècle angevin. Il nous a laissé 726 pages de « Souvenirs administratifs et politiques » qui valent d’être lus (1). Leur auteur a en effet été adjoint au maire, puis maire d’Angers de 1832 à 1843, député et représentant du peuple de 1837 à 1851. Le 5 novembre 1837, il est élu député et sa vie bascule. C’est ce passage que nous publions.
« À mon arrivée à Paris, je crus devoir aller présenter mes hommages respectueux à Sa Majesté Louis-Philippe, qui depuis peu de jours m’avait nommé maire d’Angers. M. Duboys père, mon collègue à la Chambre des députés, voulut bien m’accompagner dans cette première visite que je faisais aux Tuileries. Je dois avouer tout humblement que j’éprouvai un certain saisissement de cœur lorsque j’entrai dans le salon où était réunie toute la famille royale. Le Roi, assis au milieu des princesses rangées autour d’une table une broderie à la main, se leva en nous apercevant et vint au-devant de nous. M. Duboys ayant dit mon nom à Sa Majesté, Elle m’adressa la parole en ces termes. « Je me souviens, M. Farran, d’avoir signé dernièrement une ordonnance qui vous concernait (il voulait parler de ma nomination de maire). Soyez le bienvenu à la Chambre et je vous vois avec plaisir prendre place au milieu des mandataires du pays. » Je fis un signe de remerciement car je ne savais trop quelle locution employer pour répondre à Sa Majesté.
Louis-Philippe, comme on le sait, aimait beaucoup à causer et quelques fois aussi, à embarrasser ses auditeurs. « Dites-moi, ajouta-t-il, en me regardant fixement, dites-moi, vous qui êtes député de Maine-et-Loire, pourquoi la Mayenne en passant à Angers prend le nom de Maine ? » La demande était précise, il fallait y répondre catégoriquement. « Sire, lui répondis-je en tremblotant un peu, les trois rivières la Mayenne, la Sarthe et le Loir se réunissent en une seule un peu au-dessus d’Angers, et de ce point jusqu’à son embouchure, cette réunion de rivières porte le nom de Maine. » Le Roi savait cela tout aussi bien que moi, et j’ai toujours pensé que c’était une épreuve qu’il avait voulu faire en m’adressant cette question. D’autres visiteurs étant survenus, Sa Majesté nous quitta pour aller les recevoir.
Mon collègue Duboys, qui connaissait le terrain et les usages de la cour, me présenta à la Reine et aux autres membres de la famille royale qui m’adressèrent tous des paroles bienveillantes. Je n’oublierai jamais avec quelle grâce la duchesse d’Orléans me parla de notre ville d’Angers, qui n’est plus, dit-elle, la ville noire, et du plaisir qu’elle éprouverait à pouvoir y faire un voyage avec son mari qui avait le projet de s’y rendre bientôt.
[…] À peine étais-je rendu à Paris que je reçus tout de suite un grand nombre de pétitions et de demandes de toute espèce. Chacun des solliciteurs voulait avoir sa part du budget de l’État. […] À l’instant même, je pris la ferme résolution de n’appuyer auprès du pouvoir que les demandes qui me paraîtraient justes et fondées, en ne me préoccupant nullement de l’opinion du pétitionnaire et de la question de savoir s’il m’avait donné son suffrage. J’ai toujours déploré cette maxime assez généralement suivie qui se formule en ces deux mots : « Donnant, donnant ». […]
Les nouveaux députés, à leur arrivée à la Chambre, recevaient du ministre l’accueil le plus flatteur, le plus aimable, le plus affectueux. C’était chaque jour de nouvelles prévenances, de nouveaux témoignages d’intérêt. C’était une espèce d’ovation qu’on faisait à ceux que l’on espérait enrôler sous le drapeau ministériel. Les invitations à dîner pleuvaient de tous côtés. Il m’était souvent arrivé d’en recevoir deux ou même trois pour le même jour. […]
Je reçus un beau matin une dépêche d’un des ministres influents qui me priait de passer au ministère […]. Il me fit l’éloge pompeux d’un de mes collègues à la députation, que le ministère proposait pour faire partie d’une commission à laquelle il attachait une grande importance et il m’engagea vivement à donner ma voix en faveur de ce candidat recommandable sous tous les rapports. […] Je lui répondis d’une manière à ne pas compromettre mon indépendance sans blesser le ministre qui me parlait. « Lorsque votre candidat, lui ai-je dis, aura fait connaître son opinion sur l’affaire qui va nous être soumise, si elle se rapporte à la mienne, je me ferai un plaisir et un devoir de lui donner mon suffrage. » […]
Le soir même de la scène qui s’était passée le matin dans le cabinet du ministre, il s’en passa une autre dans les salons ministériels. Son Excellence m’avait invité à dîner. Madame, qui avait fait les honneurs de ce repas avec cette amabilité, le plus bel attribut des Parisiennes, sut m’attirer auprès d’elle et me faire asseoir à ses côtés. Elle m’adressa d’un ton le plus gracieux plusieurs questions sur la ville d’Angers, sur ma famille qu’elle désirerait bien connaître, et enfin sur le candidat que le ministère voulait faire nommer. Sa voix était si douce, son regard si expressif, ses épaules si blanches, je n’ose pas dire si découvertes que j’éprouvai un petit, un très petit mouvement de fierté, en me voyant dans les bonnes grâces d’une si aimable solliciteuse lorsque plusieurs de mes collègues et un grand nombre de hauts personnages, debout devant nous, n’attendaient d’elle qu’un coup d’œil pour lui présenter seulement leurs hommages respectueux. […]
Le lendemain arriva. Le candidat ministériel ayant dans notre réunion émis une opinion entièrement opposée à la mienne sur l’affaire en question, je ne pus pas consciemment lui donner ma voix.
Lorsque huit jours après, je fus faire ma visite de digestion, Madame, qui m’avait traité si affectueusement, me fit un salut bien froid, bien cérémonieux. J’avais, par mon vote, perdu sa confiance et elle, toute son amabilité. Enfin, tel est l’état de nos préventions, ses épaules, quoique toujours aussi découvertes, me parurent moins blanches, son regard moins expressif et toute sa personne beaucoup moins gracieuse. »
Les « Souvenirs » de Farran n’ont pas été publiés, mais ont fait l’objet d’une transcription dans un mémoire de maîtrise d’histoire de l’université d’Angers en 1993, soutenu par Frédéric Bernard.
ACTUALITÉ DES ARCHIVES
La publicité angevine dans tous ses états 1860-1940
Les Archives patrimoniales d’Angers présentent ce trimestre dans leurs vitrines une exposition sur l’essor de la publicité dans le quotidien des Angevins entre 1860 et 1940. C’est l’occasion de découvrir certains des nombreux objets qui ont été collectés depuis la fin des années 1980, une spécificité du service des Archives d’Angers.
Au cours du XIXe siècle, la révolution industrielle et ses innovations techniques apportent une masse importante de produits manufacturés sur le marché. Le développement du chemin de fer facilite la circulation des marchandises, l’urbanisation concentre les consommateurs, dont le niveau de vie augmente. Dans ce contexte de plus forte concurrence, les fabricants et commerçants doivent faire connaître leurs produits sur le marché local ou national. C’est l’essor de la réclame. Passant parfois pour du charlatanisme, elle traîne longtemps une mauvaise réputation, mais les progrès de l’impression, l’utilisation de l’illustration et de la couleur vont améliorer son image. Le choix de l’image est primordial. Que la publicité mette en avant le produit, la région ou mise sur un personnage, le style permet de se démarquer, de reconnaître immédiatement une marque ou une entreprise.
À Angers, les établissements et les commerces recourent progressivement à la publicité pour vanter leurs produits, leurs innovations, leurs qualités ou leur faible prix. Elle s’insinue petit à petit dans le quotidien des Angevins : encarts publiés dans la presse, affiches illustrées ou peintes sur les murs et le mobilier urbain, catalogues et cartes commerciales distribués, emballages des produits ou innombrables objets publicitaires offerts. La publicité est partout ! C. Janin.
Les vitrines sont à découvrir en salle lecture, au Repaire Urbain, jusqu’au 31 décembre, du mardi au vendredi, de 13h00 à 17h00. Deux visites commentées sont proposées à 17 h, le mardi 24 novembre et le mardi 15 décembre.
PHOTO MYSTÈRE
La rue Chevreul. À droite, l’église Notre-Dame
Le clocher et l’abside de l’église Notre-Dame situent tout de suite le cliché rue Chevreul, ancienne rue Flore (du nom du marché aux fleurs qui s’est trouvé à proximité). La rue a été percée à l’époque révolutionnaire à l’emplacement des propriétés des cordeliers et des oratoriens. L’église Notre-Dame était primitivement celle des oratoriens, bâtie entre 1674 et 1677, mais restée inachevée. Devenue église paroissiale en 1802 sous le vocable de Notre-Dame, elle voit le nombre de ses paroissiens augmenter en flèche avec l’urbanisation du quartier des Luisettes (prairies derrière Boisnet). Sa nef est reconstruite en 1844-1847 par François-Villers, mais les plans, déjà mal conçus, sont encore plus mal exécutés, ce qui occasionne des déformations inquiétantes dans les murs. Entre le premier projet de nouvelle église par l’architecte Auguste Beignet en 1879 et le lancement du chantier en 1898, il faut cependant patienter près de vingt ans. Le cliché est antérieur au 10 juin 1898, début des travaux de démolition de l’ancienne église. SB.
