Souvenirs inédits de la Libération

Sommaire de la page :

Souvenirs inédits de la Libération d'Angers, août 1944

Le magasin A Marguerite d'Anjou, rue des Poêliers et place Romain (actuel bar La Civette)

Photo mystère

18 janvier 1914 : inauguration des premiers logements sociaux d'Angers


Avec l'aimable autorisation de notre partenaire Le Courrier de l'Ouest, Ouvre une nouvelle fenêtre

TÉMOIGNAGES D’ARCHIVES, PAROLES DE TÉMOINS
Par Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers

SOUVENIRS INÉDITS DE LA LIBÉRATION D'ANGERS, AOûT 1944

Ce témoignage plein d’intérêt est resté inédit. On le doit à Mlle Marie Destigny (1894-1989), demeurant à Angers, 27 rue La Fontaine. Son frère était commerçant dans la Doutre.

« 9 août 1944. Je vous écris au son du canon qui tonne ici depuis bientôt 48 heures. J’espère que vous n’avez point eu trop d’émotions ni de misères dans votre ferme, peut-être y étiez-vous moins en sûreté que rue La Fontaine où nous n’avons pas trop peur malgré que nous ayons eu des points de chutes pas très loin de nous, un obus au château du Pin, rue Évain, rue Jean-Bodin, à l’Arboretum, route des Ponts-de-Cé.[…]

Aujourd’hui 10 août, je vous écris par un bruit de tonnerre. Sans arrêt, le canon tonne ici depuis trois jours et trois nuits, la nuit dernière un tapage infernal, de même qu’aujourd’hui. Ils sont en Frémur et, dit-on, place La Rochefoucauld, dans le Mail et au Ralliement, nous ne savons rien au juste que des bruits que les moins peureux colportent. Hier encore, j’étais sortie. Aujourd’hui tout est fermé en ville sauf les boulangeries, et par notre petit groupe de maisons, il n’y a personne dans la rue. 

Cela fait encore plus de bruit à l’heure où je rajoute ce petit mot. Il paraît, vient-on de nous dire, qu’ils nettoient les mines placées à l’entrée de la ville. Notre voisin, le mari de l’épicière Planti, et facteur, a été blessé ce matin à 8 h place La Fayette. Celui qui l’accompagnait, lui, a été blessé mortellement. 

Cette nuit, nous avons des voisins à l’abri dans la cave. Je suis restée, ainsi qu’Émilienne [sa bonne], debout, ou couchée dans nos lits. À 3 h, n’ayant jamais pu dormir, nous avons eu compagnie de notre nouveau locataire, un inspecteur de police de la rue Roané [Roisnet]. Pris le parti de réveillonner. La cave en faisait de son côté tout autant. 

En ce moment, un bruit incessant nous arrive du bout de la rue La Fontaine, et l’autre [côté] de la ville. Des caisses de munitions doivent sauter. Cette nuit, nous avons eu une vision de feu d’artifice. L’intendance de la rue Toussaint a sauté [à l’ancienne abbaye Toussaint], en ce moment cela se bagarre, croit-on, rue Rabelais et vers la gare.

Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la musique que nous entendons. Tous ces jours-ci, c’était le canon et les obus qui sifflaient au-dessus de nos têtes, maintenant ce sont des caisses de munitions qui sautent ou des mitrailleuses qui tirent sans arrêt. […] Cet après-midi, tout notre voisinage est à la cave ou sur le trottoir durant les périodes d’accalmie qui aujourd’hui sont très rares. Minette (Marie-Noëlle) voyant tout le monde avec des casques a mis sur sa tête une casserole et montre son bout de nez de temps à autre par la porte de la cave. […] Dès ce matin, on nous a dit que la Doutre était prise, en tout cas l’encerclement de la ville donne bien du mal. Mon jeune locataire ce matin a failli se faire tuer sur le boulevard de Saumur au coin de la rue Saint-Julien. Il s’arrête à causer près d’une mitrailleuse abandonnée, passe un Allemand qui met une cartouche de dynamite et l’engin saute. […]

11 août. Hier soir à 8 h, nous étions libérés. Avec la famille Cointepas, nous sommes partis en ville voir brûler les photos d’Hitler et brûler son drapeau et hisser notre drapeau à la mairie et à la préfecture. Belle après-midi, la population décore ses maisons dans le centre, c’est une floraison de drapeaux tricolores. Angers meurtri a l’air d’une ville en fête. J’aurais voulu que vous soyez à Angers auprès de nous. Le bassin de la Maine, en face chez mon frère, avait une physionomie toute particulière, une flottille de barques de pêche faisant la traversée dans les deux sens. Les bateliers improvisés ont dû faire une recette merveilleuse, les uns comme les autres. Le pont de l’abattoir est déjà réparé et l’armée américaine passe dessus avec tout son matériel qui est un peu là. 

Chez mon frère, ils sont tous deux en bonne santé, mais très fatigués. Leur secteur a été très mauvais, plus maussade que le nôtre qui n’était déjà pas fameux. Ils ont été tous deux épatants, ma belle-soeur a sidéré les hommes de la D. P. [Défense passive] par sa vaillance. Tout le reste de sa famille était absent. C’est miracle que l’épicerie n’est pas brûlée, une caisse d’allumettes s’est enflammée et éteinte toute seule. Presque plus de tuiles sur la couverture du magasin.

Chez mon frère presque rien, mais chez un de mes beaux-frères, quel courage et cela n’est rien auprès de la rue Beaurepaire, du Bazar du Grand Pont et de la maison qui lui fait face : rien que des ruines. Malheureusement, cette nuit nous n’avons pas mieux dormi, l’on se bat encore aux Ponts-de-Cé, à Érigné, à Mûrs. Les deux plus mauvais secteurs d’Angers ont été la Doutre et Frémur. Chez vous comme chez nous, rien, nous pouvons dire que nous avons eu une fière chance. […] Pour notre maison, nous avons bien fait de prendre toutes les précautions. Dans le centre, il y a eu du pillage dans les maisons inhabitées. 

Là, toutes les femmes et les fillettes ont des rubans tricolores à leur corsage ou dans les cheveux. Mais qu’est-ce [que] prennent les collaborateurs, les femmes sont tondues dans la rue devant tout le monde, brimade plus humiliante que dangereuse. Les hommes à leur tour vont goûter à leur tour [sic] du Pré-Pigeon. Les gens font queue pour acheter des petits drapeaux, il y en a qui ont peur, qui n’ose[nt] décorer surtout qu’à Segré les Allemands sont revenus presque tout de suite après en être partis et qu’il y a eu de très fortes représailles.

En attendant, malgré notre joie, nous ne dormons pas mieux. Cette nuit, un passage d’avions, formidable, c’était un transport de troupe, en plus du bruit du canon. Nous espérons à une nuit calme pour nous remettre.

Dimanche 13 août.

Je vais vous lasser à vous écrire. Le bruit s’éloigne de nous. Il y a encore du tirage sur la butte de Mûrs et cette nuit, nous avons encore entendu le canon. Ce matin, à la messe, j’ai été à la cathédrale, c’était un vrai plaisir d’entendre le curé parler de notre libération, sa cathédrale pavoisée à nos couleurs pour le 15 août. […]

Les Allemands lançaient du quai Ligny des obus incendiaires sur la Doutre, les quais des deux côtés ont beaucoup souffert. […] Ce qui fait grand plaisir, c’est de voir nos jeunes officiers en tenue. Les fils de Boucher sont revenus dès le lendemain de la libération, un avion a dû les ramener de chez Hitler. Toute la journée d’aujourd’hui, toute cette jeunesse a chanté des airs patriotiques. » 

Merci à Michel Letertre pour l’illustration et à Yves Bellanger pour les précisions historiques.

ÇA S’EST PASSÉ LE…

18 janvier 1914 : Inauguration des réalisations sociales angevines

Le ministre du Commerce et de l’Industrie, Louis Malvy, a un programme chargé : inauguration du dispensaire de l’hôtel de la Mutualité, visite des nouvelles maisons édifiées par le Cottage Angevin rues Béranger, d’Hédouville et chemin d’Antioche et surtout pose de la première pierre de la cité-jardin du Pré-Pigeon (autour des rues Laboureau, future rue Forent-Cornilleau, et Prosper-Bigeard). Ce sont les premiers logements sociaux d’Angers. Le discours du ministre adressé au Cottage Angevin est remarqué : « Je vous félicite d’arracher des victimes aux taudis. Votre œuvre mérite la confiance du gouvernement. Elle vous est donc acquise. » SB.

DESSIN MYSTÈRE

Voici pour une fois un paysage de pleine campagne, un chemin menant à un baraquement, au loin une rivière et des collines boisées. Un endroit bucolique, n’était ce chantier qui se dessine ? A vous de voir à quel lieu et à quel épisode de la vie angevine il se rattache. RDV dimanche prochain. SB.

ACTUALITÉ DES ARCHIVES

Une facture à en-tête qui vient d’entrer dans les collections des Archives patrimoniales nous offre une vue « animée » d’un commerce d’Angers en 1850 et matière à réflexion. L’enseigne est symbolique du « revival » médiéval de la première moitié du XIXe siècle : « À Marguerite d’Anjou ». Elle se trouvait dans le triangle d’or du commerce, 19 rue des Poêliers et place Romain. Mais le 19 de 1850 n’est pas l’actuel 19, le Gainzbar… La numérotation a été entièrement changée vers 1880 et alors retournée comme un gant.  Avant cette date, le 19 était l’immeuble de proue de la rue des Poêliers sur la place Romain, autrement dit l’actuel bar de la Civette. C’est la façade sur la place Romain que l’on voit sur la facture. En 1850, et même au moins depuis 1844, Havard vendait ici soieries et nouveautés, cachemires précieux de l’Inde, châles, étoffes fantaisie de haute nouveauté, mousselines, jaconas imprimés (fines toiles de coton), indiennes, mérinos, étoffes pour soirées… En 1861, Havard fils cède son magasin à Gustave Salomon. Ce dernier cesse son activité fin 1882, en proposant des rabais de 75 %. L’annonce de liquidation rappelle que la « maison de nouveautés est connue pour avoir toujours tenu des marchandises de première qualité ». SB.