Souvenirs d'un Gadzart - 1

Sommaire de la page :
Trois générations de Gadzarts : interview d'Henri Le Breton (1)
Cointreau en 1879 : une carte commerciale aux Archives patrimoniales
Photo mystère
15 mars 1598 : Henri IV à la fête des Rameaux à Angers

Avec l'aimable autorisation de notre partenaire Le Courrier de l'Ouest, Ouvre une nouvelle fenêtre

TÉMOIGNAGES D’ARCHIVES, PAROLES DE TÉMOINS
Par Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers

SOUVENIRS DE TROIS GÉNÉRATIONS DE GADZARTS

Interview de Henri Le Breton (1910-2008) en 2006, gadzart Angers 1929-1932, professeur à l’école des arts et métiers d’Angers de 1950 à 1976.

 «  Mon grand-père Émile Paul était originaire de Bretagne, ma grand-mère de Normandie. Il est né le 3 décembre 1843. Ses parents sont venus en Normandie, à Mortain, où ils ont monté une sorte de magasin dans lequel ils vendaient des appareils de chauffage tandis qu’ils avaient un atelier de forge pour l’entretien et la réparation des matériels agricoles, des voitures, des parties métalliques du harnachement des chevaux. 

Encouragé par son instituteur, mon grand-père est rentré à quinze ans à l’école des arts et métiers d’Angers (2 octobre 1858 - 13 août 1861). Les conditions du concours d’entrée à l’école étaient simples : une dictée de dix lignes, une addition, une soustraction. Il est incompréhensible que des jeunes gens de quinze ans, voire même plus jeunes, arrivent après quelques semaines de présence à l’école à réaliser ce qu’ils faisaient en dessin. Ce qu’ils réalisaient en mathématiques également. Les examinateurs devaient déceler leurs aptitudes.

Mon grand-père avait un goût marqué pour le travail des métaux. À l’école, il y avait quatre ateliers : forge, fonderie, modelage et menuiserie, montage, que l’on appelait ajustage. Les élèves choisissaient leur spécialité en fonction de leurs goûts. Grand-père Émile, qui avait fait de la forge, a choisi cet atelier et était l’un des meilleurs de sa spécialité. Il est sorti de l’école troisième et a reçu une médaille d’argent avec une prime. Il y avait dix médailles, or, vermeil, argent, bronze. Les élèves étaient militaires. Il y avait le sergent-major, un sergent-fourrier, quatre ou cinq caporaux. Grand-père Émile a été caporal.

Le lever était fixé à 5 h 1/2. ll y avait les cours et sept heures de travaux pratiques. Les vacances étaient très courtes. La quasi-totalité des élèves ne partait en vacances que l’été, et pour un mois. Certaines fêtes étaient marquées par des traditions culinaires. Pour le 14 juillet, il y avait une part de camembert supplémentaire. Les menus étaient fixés de façon invariable, il y avait beaucoup de pain, de féculents. C’était très mesuré. Au moment des vacances, ceux qui avaient été reçus dans les premiers avaient droit à des cours supplémentaires de gestion d’entreprise et d’économie. 

Le 15 décembre 1869, Émile Paul Le Breton est admis au grade de conducteur des Ponts et Chaussées, diplôme décerné par la Société des conducteurs des Ponts et Chaussées et des gardes-mines. Il est assez rapidement employé aux Chemins de fer de l’Ouest et y termine sa carrière en 1908 comme inspecteur responsable des grands travaux, tels que la gare des Invalides à Paris, la ligne de chemin de fer de Nantes à Saint-Nazaire, ou celle vers Châteaubriant. C’est ce qui explique pourquoi mon père est né à Combrée le 25 janvier 1875. La famille suivait les travaux. 

Au moment de sa retraite, il rentre comme administrateur délégué de la société de construction des locomotives des Batignolles. Il a eu l’occasion de travailler avec Eiffel, Cail, Daydé, la compagnie de Fives-Lille. Il s’occupait de l’ensemble des travaux, charpente bois, métallique, construction. Mon grand-père était un artiste peintre, dessinateur. Très ami avec les impressionnistes, Monet, Manet, Renoir, Sisley, Pissaro, il les invitait à déjeuner ou à dîner chez lui. Les artistes ne voulaient pas s’en aller sans le remercier et chacun a laissé un petit tableau, un petit dessin. Chez mes grands-parents, il y avait un véritable petit musée de l’impressionnisme. Mais la grand-mère n’aimait pas ces tableaux qu’elle considérait comme des saletés et à la mort de son mari, elle a tout donné à sa femme de ménage. On ne comprenait pas dans ma famille, comment avait pu s’opérer cette alliance entre ma grand-mère, inculte, et mon grand-père. 

Henri Pierre, mon père, a suivi ses parents et quand il a été en âge de pouvoir faire un pensionnaire, il est venu à Angers à l’école Chevrollier, à la Godeline. Il est resté quelques années, a préparé l’école des arts et métiers de Châlons. À l’époque, mon grand-père habitait Paris et les élèves de la région de Paris allaient à Châlons. Châlons, Angers, Aix, Cluny : quatre écoles seulement à l’époque. Promotion 1892-1895. Le titre d’ingénieur a été créé en 1907, avant il n’y avait que le diplôme d’élève breveté. Les élèves brevetés ne faisaient qu’un an de service militaire, les autres, trois. Les brevetés sortaient du service militaire caporaux. C’était énorme. C’était le pied à l’étrier. Mon père est sorti avant dernier breveté, avec le numéro 32. Il y avait 33 élèves brevetés sur 100. Le diplôme était distribué avec parcimonie. Cela incitait à travailler. Actuellement, tous ou presque ont le diplôme d’ingénieur. 

Mon père a travaillé dans une entreprise qui construisait des souterrains. Comme ses collègues, il n’a jamais voulu parler de tunnels : un mot anglais qui sous-entendait que seuls les Anglais étaient spécialistes de ce travail. Il a beaucoup travaillé pour le métro, construit des ponts, des usines pour Saint-Gobain, l’usine des Batignolles à Nantes, des hangars d’aviation en particulier à Hyères, l’usine de radiateurs de Dammarie-les-Lys (des voûtes de 65 m de portée avec 5 cm à la clef). L’un des premiers, il a utilisé la technique du béton armé. En 1914, mon père a commencé à Châtel-de-Neuvre sur l’Allier l’un des tout premiers ponts conçus en béton précontraint, bien que le terme n’existât point encore. Mais il a été mobilisé. Il a beaucoup travaillé avec Eugène Freyssinet. Il l’aimait comme un frère. Monsieur Freyssinet était pour moi un monsieur qui n’était pas normal, je ne comprenais pas pourquoi il terminait son repas par un grand bol de soupe. Je l’ai su plus tôt. La soupe, c’était tout simplement de la camomille. Pour moi, c’était le monsieur qui mangeait à l’envers. Mon père a construit l’usine chimique AZF de Toulouse en 1921.

Mon père a été démobilisé fin 1917 pour diriger la construction d’ateliers de chargement des obus, dont un très important à Moulins. Après la guerre, il était à l’entreprise Limousin, où travaillait Freyssinet, siège social à Paris. Il se déplaçait partout sur les chantiers. Le très grand chantier des verreries de Saint-Gobain à Chantereine, entre Compiègne et Noyon, l’a occupé quatre ans. Il a pris sa retraite au début de la guerre. Retraite très courte, puisqu’il décède en 1940, d’un manque de chirurgien. Il n’y en avait plus à Salon-de-Provence où il habitait : ils étaient tous sur la ligne Maginot à jouer aux cartes ! Avec une occlusion intestinale, cela n’a pas pardonné. »

ACTUALITÉ DES ARCHIVES

Parmi les nombreuses cartes commerciales des XIXe-XXe siècles conservées aux Archives patrimoniales, figurent celles de la firme Cointreau. 

La plus intéressante, marquée « Cointreau fils », date de 1879. En 1875 Édouard Cointreau, né en 1849, fils d’Édouard Jean et de Florence Guilleux, a pris la direction de la distillerie. La carte montre une entreprise déjà bien assise, qui a obtenu une médaille d’or à l’Exposition internationale de Paris en 1879 et des médailles de bronze aux expositions universelles de Paris en 1867 et 1878. La carte énumère les différentes récompenses obtenues. 

Les spécialités indiquées sont traditionnelles : guignolet d’Angers, crème de cassis d’Anjou, mais déjà on voit apparaître la menthe anglaise glaciale blanche et verte et surtout la Manille (« élixir Cointreau »), une toute nouvelle liqueur, « hygiénique et de dessert composée par Cointreau fils », d’après le dépôt de la marque effectué au registre des marques de fabrique et de commerce le 19 novembre 1879. Mais ce n’est pas sur la Manille que Cointreau va bâtir son empire. 

En 1879, le fameux triple-sec, que l’on appellera tout simplement « le Cointreau », n’existe pas encore, la carte commerciale ne l’évoque pas. Il n’est déposé au registre des marques qu’en mai 1885. SB.

PHOTO MYSTÈRE

Les inondations, voilà un sujet de photographie très courant à Angers. Si l’on s’en tient aux inondations postérieures à 1900 où la Maine a dépassé les 6 mètres au pont de Verdun, on obtient déjà un beau chapelet de dates : 1910 (janvier, mars, décembre), 1919, 1923, 1936, 1941, 1945, 1952, 1961, 1977, 1982, 1994, 1995, 2000... et 2026. Dans quel quartier ce cliché a-t-il pu être pris ? RDV dimanche prochain. SB.

CA S’EST PASSÉ LE…

15 mars 1598 : Henri IV à Angers, à la fête des Rameaux

Henri IV est présent à Angers du 6 mars au 12 avril 1598. Un long séjour pour mettre fin à une longue guerre contre les ligueurs et leur principal représentant, le duc de Mercoeur, le dernier d’entre eux à se rallier au roi de France. De ce séjour sortent un contrat de mariage et un édit de pacification : le mariage de César de Vendôme, fils de Henri IV, avec la fille du duc de Mercoeur ; l’édit de pacification signé à Nantes qui met un terme aux guerres de religion. Jean Louvet nous livre un récit des événements dans son journal. Le 15 mars, le roi participe à la procession des Rameaux, assiste au sermon d’un religieux cordelier et à la messe à Saint-Michel-du-Tertre. À l’après-dînée, il se rend au couvent de la Baumette qui venait d’être réformé au profit des récollets. SB.