Page histoire du Courrier de l'Ouest, 3 mai 2026
Sommaire de la page :
La véritable histoire de Belle-Beille
Liquoristes angevins en 1901
Photo mystère : boulevard Saint-Michel et rue Pierre-Lise
La reprise économique : 3 mai 2016
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TÉMOIGNAGES D’ARCHIVES, PAROLES DE TÉMOINS
Par Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers
LA VÉRITABLE HISTOIRE DE BELLE-BEILLE
Après la Seconde Guerre mondiale, Angers connaît une grave crise du logement qui s’étend sur deux décennies. Belle-Beille est le premier grand quartier suburbain à voir le jour, à partir d’avril 1953. Malgré l’aide d’un ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme, Angevin de surcroît, Claudius-Petit, sa genèse est passablement laborieuse. C’est ce que raconte Christine Brisset (1898-1993), soucieuse de venir en aide aux sans-logis, fondatrice des Castors angevins en 1950. Impatientée, elle fait paraître cet article le 20 mars 1952 dans « Le Courrier de l’Ouest » :
« Que d’encre aura fait couler cette cité de Belle-Beille, que de discussions elle aura fait naître ! Que d’oppositions ! Que d’erreurs aussi dans son histoire lorsqu’on la conte ! De notre coin, nous écoutons, nous regardons ; nous essayons de donner un coup d’épaule de temps à autre pour remuer les montagnes d’obstacles qu’on a semés pour faire trébucher ceux qui s’étaient attelés à sa réalisation. Il est peut-être bon pour la vérité que nous intervenions dans cette légende, avant que le temps ne l’ait fait entrer dans l’histoire. Le vrai dossier de Belle-Beille est là sous nos yeux, l’histoire vraie est toute simple.
Belle-Beille est né du grand procès des squatters. C’est le scandale des occupations de logements vides et de garçonnières ; c’est le bruit de ces détestables « redresseurs de torts » qui attira un jour l’attention d’un ministre de la Reconstruction sur sa vieille ville. Il s’en vint regarder de ses yeux cette histoire de taudis qui lui semblait enflée pour les besoins d’une cause, politique peut-être […] En bonne escorte, il parcourut les quartiers de la rue Saint-Nicolas, la rue Saint-Jacques ; il vit ce qu’on voulut bien lui montrer des taudis : ce qui ne faisait pas trop rougir…
Puis il revint seul ; il chercha quelque chose qui ressemblât un peu aux horreurs que l’on avait décrites : des enfants qui couchaient dans des soutes à charbon ; des familles à trois ménages en deux pièces ; des pièces uniques pour dix et douze personnes ; des fosses d’aisance ouvertes juste à côté des chambres d’enfants ; des filles et des garçons, de tous les âges, malades et bien portants dormant et devenant des hommes et des femmes dans le même lit ; des sinistrés encore réfugiés dans des buanderies ; des maisons sans toit ; des planchers effondrés… […]
Tout récemment un inspecteur qualifié circulait avec nous ; il avait accepté, un peu à contrecœur, de voir de près notre situation de logement. Il connaissait toutes les villes de France […]. Nulle part ailleurs, il n’avait vu pareille lèpre. Claudius-Petit avait vu, et comme cet inspecteur, il repartait effaré. D’urgence, il voulut prendre des mesures exceptionnelles, faire quelque chose d’extraordinaire : « Trouvez un terrain d’au moins cinq hectares et je vous fais voter un budget spécial d’un milliard… » C’était en 1949 !
Une commission extra-municipale du logement avait été créée pour calmer un peu l’ardeur révolutionnaire des squatters. […] Ils apportèrent cette possibilité de crédit exceptionnel et leur dévouement sans limite à la recherche d’un terrain. Personne ne connaissait de terrain assez grand. Personne ne voyait le moyen de le faire acheter. On murmurait à certain bout de table que c’était bien étrange cette histoire de milliard. […] On en venait à se demander ce que venait faire là un ministre de la Reconstruction ! N’avait-on pas notre Office de constructions HLM ? Certains en venaient à le soupçonner de desseins politiques. Peut-être voulait-il se présenter dans notre département. C’était inquiétant…
Ce fut l’un des membres squatters, particulièrement énergique, qui apporta un jour sa découverte du terrain de Belle-Beille à la commission extra-municipale du logement : sept hectares. Il ne fut pas très bien reçu. Des voix s’élevèrent pour exposer toutes les impossibilités : un arrêté interdisait toute construction sur cette partie du terrain ; un projet de promenade dormait dans des dossiers, il ne fallait pas le rendre impossible avec nos histoires de construction. Mais les squatters n’étaient pas seulement des hommes de bonne volonté ; ils étaient aussi des hommes de volonté ; il leur semblait possible qu’un nouvel arrêté annule le précédent au profit d’un projet d’utilité publique de première urgence et, simplement, ils envoyèrent le plan du terrain au ministère.
Si nos souvenirs sont exacts, le ministère était plein d’illusions à ce moment-là. Il avait conçu, pour aller vite, de faire un chantier d’expérience copiant certaines réalisations qui s’étaient faites dans les pays nordiques. Tout le travail de préparation de plans d’une première tranche de 250 logements serait fait à Paris, l’ouverture des chantiers serait rapide. C’était la première tranche d’un projet de mille logements. Seulement… […] On ramena Belle-Beille dans le chemin des routines, des sages lenteurs.
Belle-Beille n’a donc pas été choisi comme emplacement par un ministre, mais par une commission […]. Quelqu’un a écrit au ministre le 2 janvier 1951 : « Toutes les objections faites pour ce quartier ne sont qu’opposition de partis, de personnes. Le site est merveilleux. Un groupe de 500 logements enlève toute idée d’éloignement du centre. C’est un grand village qui, ayant ses écoles, son église, son commerce se suffit déjà à lui-même. Tant de pères de famille viennent travailler à Angers, alors qu’ils habitent jusqu’à plus de 20 km de la ville. […] Si on avait pu décider de l’école Chevrollier sur le même terrain, c’était magnifique à tous points de vue : situation de l’école près d’une grande route, dans un joli site […] ».
La commission extra-municipale a vécu… Tout le travail ébauché s’est écroulé. Au moment des réalisations possibles, on lui a fait énergiquement comprendre qu’elle n’avait que voix consultative… […] En conclusion, il y avait un besoin tragique de logements, n’importe quels logements. Belle-Beille pouvait sauver très vite 250 familles tandis que nos Angevins auraient travaillé à préparer les tranches suivantes. […] Qu’on en finisse avec la critique. Nous sommes dans une si profonde misère de logement que construire n’importe où, dans n’importe quelles conditions, pendant longtemps encore, correspondra à un besoin. »
ACTUALITÉ DES ARCHIVES
L’Anjou est une terre de fruits, de vins et de liqueurs. Les origines de la distillerie se perdent dans les brumes de l’histoire. Le commerce de l’eau-de-vie était considérable sous l’Ancien Régime. Le guignolet se fabriquait déjà à la fin du XVIIe siècle. En 1789, les deux principaux liquoristes, activité alors liée à la confiserie, étaient Boullet, près de la fontaine Pied-Boulet et Girard-Retureau, rue de l’Oisellerie. De grandes maisons de distillerie sont fondées au XIXe siècle. Dix liquoristes, d’importance diverse, ont pignon sur rue à Angers en 1901 : Pasquier et Berthelot, rue Boisnet ; veuve Patault, 64 rue Lionnaise ; veuve Garnier et Catroux, dans la même rue ; Émile Richard, place Lionnaise ; Genteur (ancienne maison Gaucher), rue Saint-Aubin ; Guéry, boulevard du Château ; Rayer, avenue Besnardière ; Pelé (pour son triple-sec Saint-Julien), place du Ralliement ; Cointreau, quai Gambetta et Giffard, rue Châteaugontier. Ces deux dernières entreprises sont aujourd’hui les seules à poursuivre leur activité. SB.
PHOTO MYSTÈRE
Ce quartier qui a longtemps été un grand chantier, c’est le quartier Saint-Michel, le faubourg comme on disait encore à l’époque de ce cliché. Commencés en 1958, les travaux de reconstruction complète se sont achevés en 1984. La photographie montre l’angle de la rue Pierre-Lise et de la rue du Faubourg-Saint-Michel. Ce qui frappe le regard et a intéressé le photographe, c’est le long bâtiment ancien qui, quoique très remanié, paraît remonter au XVe siècle. Il s’agit de l’Hôtel de la Tête-Noire, encore présent dans l’annuaire Siraudeau de 1956. L’enseigne a eu du succès, puisqu’il a existé à Angers jusqu’à quatre hôtels ou auberges de ce nom : rues Pierre-Lise, Saint-Aubin, aux faubourgs Gauvin (Saint-Lazare) et Bressigny. Les auberges étaient principalement concentrées dans les faubourgs, par où arrivaient les voyageurs. Ainsi, sur ce seul cliché, figurent deux hôtels : le deuxième immeuble à partir de l’angle de la rue était l’Hôtel Notre-Dame, non moins connu. Tous deux remontaient au XVIIe siècle, et même au Moyen Âge. L’Hôtel Notre-Dame pouvait loger 60 chevaux en 1769. Ses premières mentions dans les archives remontent à 1487. SB.
