Page histoire du Courrier de l'Ouest, 31 mai 2026
Sommaire de la page :
Chevreul interviewé par Nadar
Un tableau enlevé par l'État au musée des Beaux-Arts en 1816
Photo myustère : rue de la Tannerie, vestiges de l'usine Laboulais
31 mai 2015 : Opération de renouvellement urbain à Monplaisir
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TÉMOIGNAGES D’ARCHIVES, PAROLES DE TÉMOINS
Par Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers
CHEVREUL INTERVIEWÉ PAR NADAR
La première interview photographique
En 1886, Michel-Eugène Chevreul, né à Angers le 31 août 1786, fête ses cent ans. Le grand chimiste, directeur du Muséum, est bien connu pour ses recherches sur les couleurs et pour son invention de la bougie stéarique. Les photographes Félix et Paul Nadar en profitent pour l’interviewer en le photographiant grâce aux débuts de la technique de l’instantané.
Du secret de la longévité
« Rien de plus difficile que de se prononcer, au nom de la science, sur la propriété nutritive de tel aliment, à cause de la grande différence existant dans l’idiosyncrasie des individus. Et ici, j’invoque mon expérience personnelle. Toutes les personnes de ma famille buvaient du vin, tandis que, dès mon plus jeune âge jusqu’à mon âge le plus avancé, une répugnance invincible m’en éloignait, et cette répugnance dure encore. Lorsque je buvais du vin, j’avais des maux d’estomac insupportables, des vomissements […] Je n’ai donc jamais bu que de l’eau et pourtant je suis président de la Société des vins d’Anjou, mais président honoraire, seulement ! » […]
Nadar : « Et les liqueurs, l’eau-de-vie ? »
Chevreul : « J’en ai souvent trouvé l’arôme agréable, mais sans pouvoir jamais me résoudre à en boire. Si, à vue de nez, c’est le cas de le dire, une liqueur me plaît, j’en verse deux ou trois gouttes dans la paume de ma main gauche, je frotte avec ma paume droite, j’aspire et c’est fini. »
Nadar : « Quant au tabac ? »
Chevreul : « Pas de tabac. L’odeur m’en a toujours incommodé […]. J’avais la même aversion de tout poisson que des boissons fermentées. Le dégoût d’un grand nombre de légumes et je n’ai jamais pu me résoudre à boire du lait pur. Conclurai-je de là que le poisson, les légumes que je n’aime pas et le lait ne soient pas nutritifs ? Non, certainement, parce que je tiens compte du fait général quoiqu’en opposition avec mon idiosyncrasie. De même, le café me soutient et le chocolat, qui apparaît bien plus substantiel, me met en besoin de manger une à deux heures après l’avoir pris. C’est pour moi ce que vos limonadiers appellent un « apéritif ». En conclurai-je que le chocolat met tout le monde en appétit ?
C’est parce que les faits particuliers, personnels, se présentent continuellement à notre observation, que l’homme doit se considérer comme un écolier toute sa vie, car il doit chercher, toute sa vie, à devenir plus capable, meilleur. La curiosité de connaître est le point de départ de toute science, le progrès, loin de l’amoindrir, l’augmente incessamment. Nous ne devons jamais oublier un seul instant que l’homme a reçu le glorieux privilège d’être le seul animal perfectible. Et c’est pourquoi j’ai toujours tenu surtout au titre qui est pour moi le plus beau de mes titres : Doyen des étudiants.
Pour le surplus, […], je suis d’une exactitude barométrique dans tous les actes de ma vie. Je mange toujours à heures fixes, prenant mon temps, mastiquant bien, quittant à chaque repas la table avec un reste d’appétit ; et vous avez vu pourtant que je n’y fais pas mauvaise figure et que je ne laisse pas mon assiette pleine. Mais il ne faut jamais oublier que Salomon a dit : « Plures occidit gula quam gladius », le ventre a tué plus d’hommes que la guerre, ni que Lacédémone [la ville de Sparte], que vous citiez tout à l’heure, proscrivait les citoyens trop gras. Pas trop de sel, ni d’épices ; peu ou point de café. Bref, je fuis comme peste tous les excitants dont je ne me sens, d’ailleurs, nul besoin et tous les alcaloïdes sous quelque forme qu’ils se déguisent pour se présenter à moi. […] »
Hygiène et philosophie
« Je crois qu’il est à propos de varier ses occupations, de s’occuper, par exemple, le matin de sciences exactes, de philosophie dans la journée. Poésie, musique, le soir. Mais surtout, surtout ! pas de discussion à table. On a dit justement qu’une discussion en mangeant, c’est une pelote hérissée d’épingles qu’on avale et Montesquieu établissait en principe qu’on ne doit causer à table qu’avec son esprit de tous les jours. Se réunir à table pour traiter une affaire est à éviter. La salle à manger, qui n’est pas le cabinet de travail, doit rester la salle à manger. Je n’ai pas besoin d’ajouter que, principalement, la politique ne doit jamais être admise dans la salle à manger, ni nulle part ailleurs, selon moi. La politique est l’occupation oiseuse et surtout stérile dévolue à ceux qui ne savent pas faire autre chose. C’est la profession des gens qui n’ont pas de profession. Elle ne saurait mener à rien, tandis que l’observation scientifique, dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel, résout toutes choses. La politique, c’est le temps perdu […]. Tout le mal nous vient de la politique et de cette philosophie du jour, de cette philosophie de rhéteurs, d’avocats, de grands diseurs de riens. On se contente de mots et de paroles creuses. Et veuillez bien noter – je ne donne pas cette règle comme absolue, mais vraie en bien des circonstances – que généralement les mots pour désigner une même chose sont en nombre d’autant plus grand que la connaissance de la chose est moindre ! […] »
Transcription de l’interview d’après « Le Journal illustré », 5 septembre 1886.
ACTUALITÉ DES ARCHIVES
UN TABLEAU ENLEVÉ D’AUTORITÉ AU MUSÉE D’ANGERS
La correspondance du maire, conservée aux Archives patrimoniales, révèle des points d’histoire parfois inconnus, que l’on ne retrouve pas dans d’autres dossiers. C’est ainsi que le 20 avril 1841 Antoine Farran s’adresse au ministre de l’Intérieur pour obtenir copie d’un tableau jadis enlevé d’autorité au musée d’Angers, au profit du musée du Louvre… Où se révèlent les manières autoritaires de l’État et ce n’est pas la première fois dans l’histoire…
« Monsieur le ministre,
Le musée d’Angers possédait autrefois un tableau du Dominiquin, La Communion de saint Jérôme.
En 1816, il fut enlevé par MM. de Blacas, Denon et Lavallée pour être placé au musée du Louvre et remplir une des lacunes qu’y avaient faites les spoliations de l’étranger. Pour apaiser les vives réclamations de la Ville qui déplorait la perte de cette admirable composition, on lui accorda à la vérité un autre tableau, mais c’était, suivant l’énergique expression des connaisseurs, de l’argile pour du diamant.
Quoi qu’il en soit, c’est une affaire consommée ; mais j’ai appris, Monsieur le Ministre, que vous aviez commandé une copie de ce tableau pour Digne (Alpes) au compte de votre ministère et j’ai pensé qu’Angers pourrait avoir quelque droit à une libéralité semblable de la part du gouvernement. J’ai donc l’honneur de vous prier, M. le Ministre, au nom de la ville que j’administre, d’avoir la bonté de lui accorder, à titre de légère compensation, une copie du saint Jérôme qu’elle regrette toujours d’avoir perdu.
Comptant sur une réponse favorable, je vous supplie, M. le Ministre, d’agréer à l’avance l’expression de ma vive reconnaissance en même temps que l’assurance de mon profond respect. »
En fait, le tableau enlevé à Angers était déjà une copie, l’original se trouvant à la Pinacothèque du Vatican. SB.
PHOTO MYSTÈRE
C’est une partie de la ville aussi qui a complètement changé. L’immeuble à fronton faisait l’angle de la rue de la Tannerie. Elle débouchait à droite, le long des bâtiments industriels. L’élément essentiel de la photographie est cette cheminée d’usine, celle des ateliers de constructions mécaniques Laboulais, dernier vestige industriel de la Doutre, démoli au début de juin 2004 lorsque s’ouvre le chantier du théâtre Le Quai, qui nécessite de faire table rase de l’ancien cinéma Beaurepaire et des constructions situées à l’arrière. L’usine Laboulais remontait à 1836, une fondation de Christophe Berendorf dans l’île des Carmes, quai du Rideau. En 1848, les ateliers de fonderie de fer, chaudronnerie et ajustage sont transférés boulevard de Nantes (futur boulevard Gaston-Dumesnil). Le gendre de Bérendorf, Alfred Laboulais et le frère de ce dernier développent l’entreprise vers la réalisation de machines à vapeur pour l’industrie, de matériel pour travailler dans les mines, les carrières, les corderies et ficelleries. Elle fournit les machines élévatoires de l’usine des eaux d’Angers. En 1923, ateliers et parcs s’étendent sur plus de 4 000 m2 en pleine ville. Toutefois, la société est dissoute et liquidée au 1er janvier 1927. SB.
