Page histoire du Courrier de l'Ouest, 19 avril 2026
Sommaire de la page :
Souvenir d'une vie de quartier, à Saint-Jacques et Saint-Nicolas
Les paons du parc de la Garenne
Photo mystère : rue de la Tannerie, quartier Saint-Nicolas
La foire-exposition 2015
Avec l'aimable autorisation de notre partenaire Le Courrier de l'Ouest, Ouvre une nouvelle fenêtre
TÉMOIGNAGES D’ARCHIVES, PAROLES DE TÉMOINS
Par Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers
SOUVENIR D’UNE VIE DE QUARTIER À SAINT-JACQUES ET SAINT-NICOLAS
Le 6 février 1993, à l’hôtel des Pénitentes, lors d’une réunion de l’Association des habitants de Saint-Jacques et Saint-Nicolas, Francis Poupelin trace un portrait et définit l’âme du quartier*. Instituteur et directeur de l’école Saint-Jacques, il fut conseiller municipal de Jean Monnier de 1977 à 1995. On l’appelait quelquefois le « maire de la commune libre de Saint-Jacques ». Il s’est éteint à 83 ans en juin 2005.
« Je dois vous dire que si je me permets de prendre la parole ce soir, c’est sur l’insistance de Maurice Robbe, l’un des instigateurs de cette aimable soirée. Je le suspecte d’avoir voulu se venger des rédactions que je lui imposais quand il était enfant et … que j’étais plus jeune (oh oui ! beaucoup plus jeune). Pour tout vous dire, j’ai l’honneur et le plaisir d’être son instituteur. Il m’a cependant laissé le choix du sujet. Alors, j’ai choisi d’évoquer brièvement le passé […].
Ces quartiers Saint-Jacques et Saint-Nicolas qui sont en train de devenir parmi les plus enviés de la ville, n’avaient pas dans le passé, il faut bien le dire, une réputation extraordinaire. Était-ce leur éloignement du centre ? C’est à peine si les gens d’ici se sentaient Angevins, puisqu’on disait en franchissant les ponts : « Je vais à Angers ». Réciproquement, les Angevins du centre ne venaient pas dans la Doutre. Était-ce l’enchevêtrement de ses rues étroites (rue d’Alger, Saint-François, impasse Bordeaux), les façades délabrées, le manque d’hygiène partout, la misère de ses habitants ? (curieusement, la misère depuis toujours n’a jamais bonne réputation). C’est sans doute tout cela un peu qui donnait de nos quartiers une mauvaise image.
Saint-Nicolas, c’est la vieille Doutre […]. Saint-Jacques, c’était hors les murs. […] La rue principale de ce quartier, c’était la rue Saint-Jacques, la voie normale pour se rendre d’Angers vers Nantes, à pied, à cheval, en diligence… L’Arche Dorée et l’Écu de Bretagne (ancien octroi) en sont les souvenirs.
[…] Saint-Jacques / Saint-Nicolas, c’est le souvenir d’une vie active où se côtoyaient un tas de gens et où s’établissaient des relations de toutes sortes. Une population nombreuse allait et venait en ces temps où on voyait plus souvent cinq personnes dans deux pièces que deux personnes dans cinq pièces. Rappelez-vous notamment les immeubles Delestre rue Saint-Jacques et Viallesoubranne rue Saint-Nicolas. Chacun de ces quartiers se suffisait à lui-même tellement les commerçants étaient nombreux.
14 épiceries rue Saint-Jacques dans les années cinquante…, les épiceries Poireaux, Rayer, Ménard, Voisine, les Docks, Brisset, Laillé… Tout ça entre Monprofit et l’église. Route de Nantes, nous avions Chalon. Les boucheries Garnier (puis Cousin), Bidet, Dohin, les coiffeurs Lemanceau, Paris (brillamment remplacé par Jean-Luc Davy), Juin, Guillemet, Renée… Si on rassemblait tous les cheveux qu’ils ont fait tomber, ça ferait un joli paquet ! Point besoin d’aller en ville pour un bouton de culotte ou une aiguille à tricoter, on avait tout ça dans les deux merceries dont l’une fut longtemps tenue par Mlle Beudin. Le pressing Lamy, les charcuteries Rabouin (puis Beaumon), ainsi que Lebreton. Les boulangers Gourmeau, Palisse, Rochais…, qu’on nous pardonne de faire inévitablement des oublis.
Parmi les activités disparues de ce quartier Saint-Jacques, comment ne pas citer ce métier dur, polluant au possible dirait-on aujourd’hui, un métier où ne résistaient que les costauds, les râblés, puisqu’il fallait toujours porter, souvent monter dans les étages (fallait voir les escaliers !) des sacs de 50 kilos. Ça, c’était la maison Robbe, bois et charbon ! Comment ne pas citer cet autre compagnon qu’on croisait rue Saint-Jacques, poussant sa charrette encombrée, se rendant de gouttières en chauffages et de toiture en toiture… Lui, c’était Marcel Lorin. […]
Qui ne se souvient encore de Félix Cesbron (père et fils), menuisiers au centre de la rue Saint-Jacques. Qui ne se souvient de Charles Cousseau, bourrelier ? Entre parenthèses, l’école Saint-Jacques leur doit beaucoup à ces trois-là. Et si j’ajoute les serruriers Lardeux, père et fils, quels joyeux lurons tout ce monde-là faisait !
Citons encore la ferblanterie Roger, les peintres Guillemet, Simon…, Bordier le maçon, Gohier le bijoutier, Buyse le photographe, Lainé le pâtissier, les cycles Massicot (remplacé par Rigaut), les tissus Gravouille, l’imprimerie Boisseau. Qui ne se souvient des maraîchers si bien intégrés au quartier ? Fourel, Buron, Chartier, Chamaillet etc. Bien d’autres noms encore devraient être cités qui ont fait la vie de ce quartier en ces temps-là. […]
Quelle vie aussi dans Saint-Nicolas ! Que de souvenirs dans ce quartier surpeuplé ! […] D’aucuns se souviennent sûrement des épiciers Gautier, Renou, des cafés Plumejeau, Tire-Bouchon, Saint-Nicolas où on buvait à la barrique… Notez : 12 débits de boisson rue Saint-Nicolas [en 1956] ! Mais bien implantés de part et d’autre du commissariat de police. On trouvait les volailles chez Chanteloup, cuirs et crépins chez Monsallier, la cire chez Marchand, les couteaux chez Boutin, la brocante chez Marans, les cacahuètes près de Victor Lenoir, les peaux de lapin chez Cayla. L’herboriste, c’était Lalite, la récupération Lagrille et Chudeau, le suif, boulevard Descazeaux, l’imprimerie Lecoq, la bijouterie chez Boisseau. Je n’oublie pas non plus les bateaux-lavoirs. On trouvait même un équarrisseur boulevard Henri-Arnaud et une ferme rue Lionnaise… Comme c’est loin tout ça, et pourtant ce n’est qu’une ou deux générations. »
Ce discours figure dans le dossier de Berthe Hacart, membre du groupe de recherches « Mémoire des quartiers », au service Retraités en 1997, pour l’histoire du quartier Saint-Jacques. Je remercie Mme André, sa fille, de me l’avoir remis pour les Archives patrimoniales.
ACTUALITÉ DES ARCHIVES
LES PAONS ET LE BON-PASTEUR
Quelques mois après l’inauguration du parc de la Garenne le 14 juillet 1937, un enclos pour les daims y est aménagé. Bientôt arrivent d’autres animaux, grâce aux dons du Muséum national d’histoire naturelle : canards, cygnes, hérons cendrés, antilope des Indes, mouflons, boucs, sangliers, oies d’Égypte… et paons. Ils sont une trentaine en 1940 et déjà provoquent quelques soucis. Le directeur des Parcs et Jardins, Arthur Dandalle, signale le 31 août qu’ils vont constamment dans la communauté voisine – le couvent du Bon-Pasteur - et mangent des légumes. Les religieuses s’en plaignent. L’ingénieur en chef de la Voirie demande des explications à A. Dandalle qui lui signale :
« Le seul et unique moyen d’empêcher les paons de passer par-dessus le mur de clôture du parc est de les éjointer. Mais en raison de la beauté de leur vol, il serait dommage de les en priver. D’autre part, il ne leur serait plus possible de percher dans les grands arbres, ce qu’ils affectionnent particulièrement soit pour passer la nuit, soit pour se préserver des petits fauves et même quelquefois des chiens qui les poursuivent. Ce n’est donc qu’en cas de nécessité absolue qu’il faudrait employer ce moyen. »
Le 1er octobre 1940, l’ingénieur répond à la supérieure du Bon-Pasteur :
« Je m’excuse de n’avoir pas répondu plus tôt à votre lettre par laquelle vous me signaliez les dégâts causés dans la vigne du monastère par les paons du parc de la Garenne. Ainsi que vous le savez, des instructions ont été données pour qu’une surveillance particulière soit exercée sur ces animaux par les gardiens du parc.
Néanmoins, si les paons retournaient dans la propriété de votre communauté, je me permets de vous recommander de les chasser en les poursuivant avec de longues perches munies de petits chiffons de couleurs vives afin de les effrayer et même, si possible, de les frapper.
Au cas où ces mesures se révéleraient inefficaces, il faudrait se résoudre à éjointer ces oiseaux. Mais une telle mutilation à laquelle, je l’espère, il n’y aura pas lieu de recourir, priverait les paons de toute possibilité de vol : ils y perdraient en beauté et en sécurité […].
La Ville va d’ailleurs être amenée à réduire le nombre des paons du parc de la Garenne. »
Dans la copie de la correspondance qu’il envoie à Le Tessier, inspecteur de la Voirie, l’ingénieur ajoute : « Ne pourrait-on pas déplacer quelques couples au parc des Carrières, vers le ravin Perrault, sous la surveillance du gardien qui loge à la Porcherie ? » SB.
PHOTO MYSTÈRE
Le quartier Saint-Nicolas, au cœur de la Doutre, a été, avec le faubourg Saint-Michel, le plus grand chantier de reconstruction engagé après la Seconde Guerre mondiale. La rénovation du quartier figure déjà au menu du plan d’aménagement, d’embellissement et d’extension de la ville, approuvé en 1936. Aux élections municipales de 1953, la lutte contre les taudis est classée dans les projets d’urgence du programme de Victor Chatenay. Des travaux commencent cette année-là grâce à l’Office municipal d’HLM avec la construction de la cité de relogement Saint-Nicolas, mais le quartier Saint-Michel, jugé prioritaire, est d’abord entrepris. Saint-Nicolas doit attendre le début des années soixante. Une société d’économie mixte est constituée en 1961, le début des démolitions démarre à l’automne 1962, les travaux à la fin de 1965. On s’occupe de la rue de la Tannerie au début des années 1970. Ce cliché, orienté vers le boulevard Gaston-Dumesnil, montre les prémices du chantier, au printemps 1973. SB.
