Edouard Cointreau - Portrait - 1

Sommaire de la page : 
Edouard Cointreau, portrait par son petit-fils Jean-Adrien Mercier

Deux documents extraits de la série F des Archives patrimoniales : les parapluies Sarret-Terrasse, le sculpteur de monuments funéraires Jean Rabaland

Photo mystère : le Front de Maine remplace les abattoirs

17 mai 2017 : Retour de l'arbre aux serpents de Niki de Saint-Phalle au musée des Beaux-Arts


Avec l'aimable autorisation de notre partenaire Le Courrier de l'Ouest, Ouvre une nouvelle fenêtre

TÉMOIGNAGES D’ARCHIVES, PAROLES DE TÉMOINS
Par Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers

TROIS PORTRAITS D’ÉDOUARD COINTREAU (1849-1923), créateur du célèbre triple-sec

Le premier par l’aîné de ses petit-fils, l’artiste peintre Jean-Adrien Mercier, dans un document rédigé à l’occasion de l’inauguration de la nouvelle usine Cointreau à Saint-Barthélemy, le 5 mai 1972.

Les deux autres portraits seront publiés dans la page de dimanche prochain 24 mai. 

« Jacques et moi nous avons perdu notre père en 1906. Lui avait 4 ans, moi 6. Nous avons donc été entièrement élevés et formés par Grand-Père et nous lui devons tout. Absorbé par la fondation et l’ascension de sa maison, il avait eu peu de temps pour s’occuper de ses deux fils qu’il envoyait se perfectionner à l’étranger. Il avait plus de loisirs lorsqu’il put s’occuper de nous. 

Né le 1er juillet 1849, je crois dans la rue Saint-Laud, dans la maison habitée par son père Édouard et sa mère Florence Guilleux, dont la boulangerie se trouvait dans la petite boutique basse au rez-de-chaussée. Il y avait 3 marches à descendre. Les fours étaient au fond. Une vieille porte ancienne du XVIe ou XVIIe siècle sur rue. Rien n’avait changé jusqu’en 1967. J’avais espéré qu’elle serait rachetée pour faire le musée Cointreau ou Curnonsky. En 68, la propriétaire fit replâtrer la façade de la façon la plus honteuse. 

Son oncle Adolphe avait dans le haut de la même rue vers la cathédrale, de l’autre côté – c’était la rue la plus commerçante à l’époque – un magasin de confiserie réputé. Là s’y faisaient aussi des sirops de fruits et en particulier le guignolet à base de petites cerises d’Anjou appelées guignes. Cette spécialité eut une grande vogue. La recette de la mère Gautron était connue, mais il lui donna une extension commerciale. Les deux frères vers 1849 s’associèrent et montèrent la distillerie […].

Il fut « assez » bon élève, d’abord à Chevrollier, rue Plantagenêt (à la Godeline), puis pensionnaire au lycée David-d’Angers. […] Il fit la guerre de 1870, de laquelle il rentra malade : la variole, je crois. Il épouse sa cousine germaine Louisa Motais (1855-1952), de Sceaux-d’Anjou. […] Grand-Père Motais avait été minotier au Lion et s’était retiré à la Haute-Roche à Feneu. Lorsqu’il s’est agi de faire une situation à son gendre et d’entrer à la distillerie, Grand-Père Motais appréciant les qualités, l’énergie, l’ambition, mais aussi le caractère (tête de Guilleux !) de son gendre, demanda à Édouard et Adolphe qu’on lui fasse confiance et qu’il prenne seul la direction. Il eut donc toute la responsabilité et sut faire de la petite distillerie une marque mondiale. 

Il fit partie de la musique du lycée David-d’Angers. Ce fut pour lui parmi ses meilleurs souvenirs, ayant été pensionnaire. Il y aurait été trompette, piston et flûtiste. Toute sa vie, il fut passionné de musique. Avec son ami Louis de Romain et plusieurs notables de la ville, il créa et aida la Société des concerts populaires, une des plus appréciées en France. À cette époque, la ville était coupée en deux : les Wagnériens [sans majuscule] et les anti. Il était parmi les Wagnériens. Il fut aussi grand protecteur de l’école de musique et créa un cours de gravure de musique, métier assez peu répandu à l’époque. 

Wagner ne l’empêchait pas d’aimer Carmen qu’il disait avoir vu jouer 300 fois. Il connaissait la partition par cœur, ainsi que beaucoup d’autres opéras et opéras comiques, ayant même toutes les partitions d’orchestre. Il chantait à table, ce qui se faisait à l’époque, même dans les familles bourgeoises. Il chantait les principaux airs avec les paroles, ma mère lui donnait la réplique. Ayant toujours regretté de ne pas savoir jouer du piano, il avait sur son Steinway, que lui avait fait acheter Cortot à son passage à Angers, fait adjoindre un pianola à rouleaux perforés et le faisait jouer pendant des heures. 

Ce n’était pas suffisant. Il fit installer dans sa bibliothèque du 7 boulevard de Saumur un orgue Eolian à rouleaux perforés avec tous les opéras, puis le fit vite équiper avec une soufflerie électrique. Le tout disparut à la vente de la maison. Ensuite vint le gramophone Eolian, le meilleur à l’époque avec les derniers disques en vogue de blues. Très éclectique, il nous rapportait aussi les premiers disques enregistrés de Ravel et Debussy. Deux phonographes à saphir alternés étaient réservés aux opéras. Je ne parle pas avant du premier phonographe à rouleau et du premier La Voix de son maître à pavillon.

Il adorait aussi le théâtre et louait toujours 8 jours à l’avance le fauteuil A à gauche au premier rang près de la sortie. À la fin de chacun des concerts donnés à l’époque au cirque-théâtre place Molière, démoli, il remontait au boulevard avec le soliste ou le chef d’orchestre qui étaient toujours invités à dîner. On jouait de l’orgue avant de se mettre à table. Nous avons donc connu tous les grands musiciens engagés aux concerts. 

Son grand délassement était la pêche et tous les dimanches, de l’ouverture à la fermeture, il allait depuis le lever du soleil jusqu’à 11h ½ sur sa péniche noire amarrée au milieu de la Maine en face du rocher de la Baumette. Il nous faisait admirer le lever du soleil derrière Angers. […] Il aimait beaucoup jouer à la boule de fort, aussi bien à Feneu, qu’à la Société qui a la Haute-Roche dans le bois et qu’à la Croix-Verte en Frémur : une carte postale le montrait aux côtés de son directeur, M. Hyacinthe Brunet, en train de jouer. Il créa avec son fils Louis le célèbre challenge Cointreau, dont le prix est une statuette d’un joueur par le sculpteur Grégoire. »

ACTUALITÉ DES ARCHIVES

En France, les archives, jusqu’aux documents des années 1980, sont classées suivant un cadre thématique dont les rubriques sont désignées par des lettres. Dans les archives des communes, la série F est consacrée aux recensements de la population et aux dossiers concernant l’économie, l’agriculture, le commerce, l’industrie, les statistiques… C’est ainsi qu’aux Archives patrimoniales d’Angers on trouve d’intéressants documents sur les entreprises en 2 F ; Ce sont les dossiers constitués par les industriels pour participer aux expositions régionales régulièrement organisées par la Ville et la Société industrielle.

Voici par exemple Jean Sarret-Terrasse, fabricant de parapluies, ombrelles et montures, qui demande pour l’exposition de 1864 un stand de 3,50 m de largeur sur 3 m de hauteur et 1,50 de profondeur. Il énumère les récompenses obtenues précédemment, en 1849, 1853, 1858 et 1861. Dans une lettre du 6 juin 1864, il précise : 

« L’industrie des parapluies et ombrelles que j’ai créée moi-même à Angers date de 1840. À cette époque, le nombre d’ouvriers que j’employais était d’environ de 12 à 15, [le chiffre d’] affaires annuelles de 80 à 90 000 francs. » En 1841, 70 ouvriers, chiffre d’affaires de 300 000 francs ; en 1860, 500 ouvriers et 1 800 000 francs de chiffre d’affaires. « Comme vous voyez, mon industrie fait vivre un grand nombre de ménages. L’importance de mes affaires augmentant de jour en jour m’a obligé à établir une succursale à Paris, tant pour mes achats que pour l’écoulement de mes produits à l’intérieur et à l’étranger pour l’exportation. Outre cinq voyageurs parcourant l’intérieur de toute la France, je viens d’adjoindre un sixième voyageur exploitant toute l’Algérie. »

Une autre demande de participation à l’exposition de 1864 remet en lumière un sculpteur de monuments funéraires angevin, peu connu par rapport aux Barême, Bellanger, Moisseron, Chapeau, Brugiotti, Bouriché… : Jean Rabaland, que les annuaires adressent rue Haute-Pierre-Lise, mais que sa lettre à en-tête indique au chemin de Saint-Barthélemy, sans doute non loin du cimetière de l’Est. Celle-ci est agréablement illustrée par un tombeau néogothique au milieu des arbres, une vue romantique qui ne montre pas l’une de ses créations, mais la tombe d’Héloïse et Abélard au cimetière du Père-Lachaise, à Paris !

Jusqu’à présent ce Jean Rabaland est peu documenté, si ce n’est dans les archives administratives. Il apparaît dans l’« Annuaire statistique de Maine-et-Loire » en 1862 et pour la dernière fois en 1903, dans l’annuaire Siraudeau, au 100 rue Larévellière, dans le bas de la rue avant le croisement avec le chemin des Deux-Croix (actuel boulevard), ce qui doit correspondre à l’adresse de 1864. SB

PHOTO MYSTÈRE

Ce front des abattoirs, donnant sur la Maine, ne paye déjà plus mine en 1965, étant encerclé par la voie de grande circulation qui le contourne – le boulevard du Bon-Pasteur – pour rejoindre la route de Nantes. Lorsque le premier abattoir est mis en service à cet endroit, après beaucoup d’atermoiements, il se trouve en limite de la ville, longé par les prairies d’Aloyau. C’est encore le cas avec la deuxième génération d’abattoir, que l’on voit ici sur le cliché, élevée entre 1907 et 1910. L’entrée assez monumentale, encadrée par deux pavillons, fait face à la Maine. Un nouvel abattoir, plus à l’écart de la ville, au Doyenné, est ouvert en 1970. L’accroissement de la circulation automobile porte un nouveau coup à l’ancien : le pavillon de droite est emporté en mai 1973 par le projet d’échangeur routier de la tête ouest du pont de la Basse-Chaîne. En 1991-1992, abattoir et échangeur sont mis d’accord, tous deux détruits pour faire place aux nouveaux immeubles du Front-de-Maine dont la construction débute en juin 1993. SB.