Page histoire du Courrier de l'Ouest, 8 février 2026
Sommaire de la page :
Valentin Laroute, célèbre éditeur de cartes postales - 1
René Guilleux, un grand nom de la sculpture angevine du XXe siècle
Photo mystère : la rue Montrieux
8 février 2015 : Angers fête le nouvel an chinois
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TÉMOIGNAGES D’ARCHIVES, PAROLES DE TÉMOINS
Par Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers
VALENTIN LAROUTE, UN PERSONNAGE !
PREMIÈRE PARTIE
Les amateurs de cartes postales anciennes le savent : la marque « L. V. phot. » est l’une des meilleures – et l’une des plus répandues - à Angers dans les deux premières décennies du XXe siècle. Valentin Laroute (1875-1957), qui se cachait souvent derrière ses initiales, était un personnage hors du commun, tout à fait extravagant, raconte Jacques Gardais, dont la grand-tante Marie (1877-1949) a épousé Valentin Laroute.
D’après les registres matricules, on sait qu’il a été hospitalisé en décembre 1917 pour troubles mentaux, vertiges et insomnie et réformé le 3 janvier suivant. Il était en tout cas vantard et se faisait valoir en racontant des exploits extraordinaires. Original aussi, comme on le verra plus bas, ce qui transparaissait parfois dans les légendes un peu étoffées de ses cartes postales, comme pour l’une des cartes de la catastrophe ferroviaire de Montreuil-Bellay en 1911 : « Le train de voyageurs d’Angers à Poitiers tombe dans le Thouet. Le seul mécanicien qui se sauva dut son salut à un cochon auquel il saisit la queue et qui l’entraîna dans des touffes d’arbres où ensuite il le mordit cruellement. »
Grâce à Suzanne Laroute, sa troisième fille, nous pouvons le connaître un peu mieux. Tout en laissant transparaître son caractère, elle retrace de façon synthétique la vie de son père.
« Valentin Laroute est né le 14 juillet 1875 à Saint-Martin-de-Lamps, dans le département de l’Indre. Il fit de courtes études chez les frères Quatre-Bras, des religieux [les frères des écoles chrétiennes] ainsi surnommés parce qu’ils portaient sur leur soutane une longue redingote noire dont ils n’enfilaient jamais les manches.
Le petit Valentin possédait un caractère contestataire (jusqu’à la fin de sa vie, il n’a jamais voulu avoir ni maître, ni patron). Ne pouvant plus supporter les frères Quatre-Bras qu’il traitait de frères Ignorantins (tout ce qu’il a gagné chez eux, ce fut sa belle écriture dont il ornait ses premières cartes), on le plaça à 11 ans chez un épicier comme petit commis. Mais peser le sel et la farine ne le passionnant guère, il entra dans l’usine de textile à Châteauroux [d’après les registres matricules, il est teinturier] où travaillaient déjà ses parents.
Tant bien que mal, il arriva à l’âge de 20 ans et le service militaire l’envoya faire son temps à Angers au 135e de ligne [de 1895 à 1898]. Comment est-il arrivé à faire partie de la musique de son régiment comme piston alto, je n’en sais rien. Il nous racontait souvent ses joies intenses et ses succès lors des concerts publics donnés au kiosque du jardin du Mail.
Au bout de trois ans de service militaire, ne voulant pas retourner à Châteauroux (le charme de l’Anjou sans doute…), il entra dans la police [gardien de la paix] et se promena dans les rues d’Angers avec son bâton blanc. A-t-il arrêté beaucoup de malfaiteurs ? Je ne le crois pas, il était trop occupé à courtiser ma mère, Marie Gardais, qu’il rencontra dans le petit restaurant de la tante Cailleau, situé je crois rue de la Roë ou rue de la Poissonnerie. Ils se marièrent le 5 novembre 1900 à Chemillé, lieu de naissance de maman.
Maman s’établit couturière et Cyprienne naquit en 1902 place du Château. Elle avait tellement de cheveux que papa courut aussitôt lui acheter un peigne et une brosse. Ensuite vint ma soeur Jeanne qui mourut à quatre ans d’une méningite. Ils ne s’en sont jamais consolés.
Étant dans la police, Valentin Laroute demanda et obtint bientôt un bureau de tabac, 6 rue Toussaint. C’est là que je suis née en 1913. Là, il commença à se lancer dans la photographie et l’édition de cartes postales : je crois qu’il a commencé aux environs de 1905 [publicités et factures à en-tête indiquent « Maison fondée en 1902. Ses prises de vues sont développées et tirées par le photographe Loubatier, rue Bressigny].
En 1907, tous les vieux Angevins se souviennent de la catastrophe du pont du chemin de fer sur la Loire aux Ponts-de-Cé. Nous nous trouvions ce jour-là à Cholet chez nos amis Freulon, imprimeurs, qui éditaient également des cartes postales sur la région de Cholet et Beaupréau. Mon père sauta dans son teuf-teuf et fut le premier à prendre les photos de la catastrophe. 1910 fut célèbre pour l’inondation exceptionnelle qui fit monter toutes les rivières du département à des hauteurs jamais vues. Valentin Laroute photographia les malheureux Angevins habitant particulièrement la Doutre qui circulaient en bateau dans les rues. Il adopta la signature L. V. phot. » […]
Merci à Jacques Gardais pour la communication de ce récit. La seconde partie sera publiée dimanche prochain.
ACTUALITÉ DES ARCHIVES
René Guilleux (1890-1969) est l’un des grands sculpteurs angevins du XXe siècle. On le voit ici à l’œuvre dans son atelier de la rue Rousseau, à Angers, travaillant à sa statue de Dumnacus. Sur le cliché figure aussi la première version de la statue, qui n’avait pas été retenue par la mairie des Ponts-de-Cé. En partie masquée par le sculpteur, on aperçoit également une réduction de la gloire ailée du monument aux morts de Saint-Nazaire.
René Guilleux était le fils d’Anna Lamiraux et de Mathurin René, alias Ernest, ébéniste talentueux à la tête d’une florissante fabrique de meubles, rue de Létanduère. René fait ses premières études à l’école des beaux-arts d’Angers et les poursuit à Paris, travaillant avec les sculpteurs Injalbert et Peter à partir de 1907. Candidat malheureux à la direction de l’école des beaux-arts d’Angers en 1921, il y est en revanche nommé professeur, d’anatomie, puis des cours de dessin.
On lui doit par exemple le décor sculpté de la nouvelle poste d’Angers, rue Franklin-Roosevelt, avec Legendre et Chesneau (1934-1936) ; l’aviateur casqué du portique central de l’école d’aviation à Avrillé ; le bas-relief du monument à la mémoire du personnel municipal victime de la guerre ; les monuments aux morts de Saint-Nazaire (1924) et des fusillés de Belle-Beille (1950-1951) ; la statue de Dumnacus aux Ponts-de-Cé, inaugurée en 1954… Le sport l’a intéressé et lui a inspiré plusieurs oeuvres : Le Rugby, Uppercut, Les Boxeurs.
La revue « La Vie angevine » d’octobre 1942 lui consacre un bel article : « Le regard pénétrant de René Guilleux se plaît à saisir au vol les attitudes fugitives dans les ébats sportifs. Ses Joueuses de hockey, ses Joueurs de football sont de splendides réalisations qui en témoignent. Mais cette dilection pour les sujets dynamiques est loin d’absorber l’activité productrice du sculpteur et elle n’est qu’un des aspects de son talent souple et divers. Tout le monde a remarqué le caractère grandiose et la superbe harmonie de son monument aux morts de Saint-Nazaire, dont l’originalité n’est pas le seul mérite. Par ailleurs, René Guilleux s’apparente aux bons imagiers d’autrefois qui animaient de leurs créations pittoresques les façades de pierre de nos monuments. Tous les Angevins connaissent le haut-relief qui, sur le quai National, illustre l’hôtel de la Mutualité. […] Il y aurait aussi beaucoup à dire au sujet des nombreux bustes et médaillons signés par l’artiste, mais nous serons discrets, car ils appartiennent à des collections particulières. À la manière de David d’Angers, René Guilleux se plaît à fixer dans le bronze ou le marbre l’effigie de ses contemporains et il excelle à mettre en harmonie le caractère de ses personnages avec l’expression d’art qu’il donne à leur image. » SB.
Merci à François Michaud, petit neveu du sculpteur, pour la communication de ce cliché.
PHOTO MYSTÈRE
Rue Montrieux, quartier Saint-Serge, vue vers la place Ney
Le photographe s’est placé dans la dernière partie de la rue Montrieux, au carrefour avec la rue Robert-le-Fort, l’objectif tourné vers la place Ney et la rue de Belfort. Le quartier a été gagné progressivement sur les prairies Saint-Serge après le Second Empire et surtout à partir de 1880. Sur les plans de la ville, il n’apparaît pas avant 1883 et encore, sous la forme d’un léger quadrillage seulement, sans aucun nom de rue, sauf pour la place de la Chalouère (future place Ney) et la rue du même nom (future rue Montrieux). Les rues du nouveau quartier ne sont dénommées que le 27 juin 1890 : « Un certain nombre de voies publiques, nouvellement créées, indique la délibération du conseil municipal, ne sont pas encore dénommées et les habitants de ces rues demandent instamment que la situation soit régularisée le plus tôt possible. » Sont alors baptisées les rues Robert-le-Fort, Pilastre, Villemorge, Farran et Montrieux. Ces quatre derniers noms honorent des maires d’Angers. Pour Montrieux, la délibération rappelle que « la défense de la ville contre les inondations fut l’œuvre principale à laquelle il se consacra […] À ce bienfait, il ajouta la reconstruction du théâtre et le plan des grands travaux qui ont été exécutés sous son intelligente impulsion et continués depuis. Esprit large et tolérant, Montrieux fut, jusqu’à leur dernier jour, l’ami de David et de Grégoire Bordillon [républicains]. » SB.
