Page histoire du Courrier de l'Ouest, 12 juillet 2026
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Le cinématographe… parlant à Segré vers 1910
Photo mystère
Une lettre de Vidocq
12 juillet 2015 : La 7e édition de Tempo Rives
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TÉMOIGNAGES D’ARCHIVES, PAROLES DE TÉMOINS
Par Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers
LE CINÉMATOGRAPHE… PARLANT À SEGRÉ VERS 1910 !
Maurice Fouchard (1902-1996), amateur de sciences et de techniques, passionné d’aviation, mais aussi d’entomologie, nous a laissé des souvenirs d’enfance qui font déjà transparaître sa personnalité tout en éclairant l’histoire angevine…
« C’était au printemps du siècle. Mon petit frère était déjà dans les « grands » de la maternelle » et moi, j’étais à la « communale » des Hauts Saint-Jean de Segré, la modeste capitale du Haut-Anjou. […]
Ce matin-là, ajustée et chapeautée comme à l’habitude, ma mère allait nous conduire à nos écoles. […] Rendu à la place Grignon, longeant la Versée, je grimpais, à main gauche, vers l’école des grands, tandis que ma mère, après quelques recommandations sans s’arrêter, continuait de traîner mon frère vers celle des petits.
Mais ne m’avait pas échappé, au passage sur la place Grignon, qu’un remue-ménage s’y préparait : d’un grand camion de transport avec ses deux chevaux et un autre plus petit, des hommes commençaient à débarquer… comme si c’était une tente de cirque ambulant. Simplement, les roulottes à animaux n’étaient pas encore arrivées – avais-je pensé. Dans l’envolée des gamins, à l’heure méridienne, je fus sans doute le premier à dévaler la rue vers la place, déjà meublée de la grande tente grise, contrastant avec les couleurs habituelles des « monstres de foire ». Mais l’estrade d’entrée resplendissait d’un titre magique, encore inconnu, prometteur, en lettres tarabiscotées, rouges sur fond brun-noir : « Cinématographe parlant ».
Tout en courant vers la maison, des idées se bousculaient dans ma petite tête : mon père, qui savait tout, puisqu’il était l’homme de confiance du banquier et qu’il avait été instituteur, nous avait bien parlé de ces images animées, « comme si on y était », mais il ne nous avait jamais dit qu’elles pouvaient parler… Le déjeuner fut tumultueux : la parole ne pouvait être qu’aux grandes personnes, alors que la langue me démangeait ; ma chaise devait être garnie de poil à gratter. Ma fourchette restait en l’air devant mon assiette de haricots. Alors ma mère éclata :
Alors ! Qu’est-ce que tu as encore à te trémousser ? Mange ! Ou bien tu vas…
… Ou bien tu vas nous dire tout de suite ce qui ne va pas, enchaîna mon père qui m’observait de son côté.
Ça va bien, mais… et je me lançai avant que ne sortît, de la bouche déjà ouverte de ma mère, la réaction à une telle autorisation paternelle ! Il y a le cinématographe parlant ce soir… sur la place Grignon, et je plongeai sur mon assiette.
Parlant ? Tiens !, répondit seulement mon père.
Tu vois bien, il invente toujours !
Si ! Si ! C’est bien marqué « parlant ». J’avais juste levé mon nez, le temps de lancer l’affirmation. Mon petit frère avait vidé son assiette sans oser broncher ! Ma mère, regard désapprobateur braqué sur mon père, rongeait son frein !
Temps de réflexion écoulé, mon père décida :
Bon ! On ira voir ça, tous ensemble. Et s’adressant à sa femme, il ajouta : Toutes ces inventions nouvelles, c’est la vie de demain qui se prépare… pour eux !
C’était dit, décidé et sans appel.
Le soir avait fini par arriver. Ma mère, curieuse de nature et heureuse de se montrer à un spectacle inhabituel, s’était choisi un costume seyant. Il était l’heure de partir. Endimanchés comme pour la messe, mon frère et moi attendions sur le palier. Mon père apparut en costume de ville et melon. Ne manquait plus que ma mère qui s’encadra dans la porte, chapeautée d’un monument de l’époque.
Tu ne vas tout de même pas mettre ça ? On va gêner ceux qui seront derrière nous…
La seule réponse de ma mère à la pertinente remarque de mon père fut un haussement d’épaule ; elle dégringolait déjà l’escalier, mon petit frère d’une main, la rampe de l’autre, au risque de rater une marche dans son indignation.
L’estrade d’entrée était déjà presque assiégée ; il devait être grand temps d’arriver. C’est avec inquiétude que, quittant le jour sur sa fin et nos billets dûment écornés, nous fûmes introduits dans la salle obscure, éclairée seulement de quelques lampes à acétylène.
Premières : les gradins à droite, avait déclaré l’ouvreuse.
Effectivement, le « populaire » remplissait déjà presque les bancs serrés du parterre, sans aucun rembourrage autre que celui – naturel – des clients et clientes les moins fortunés. Les fesses des gens en vue, les bourgeois des gradins, étaient isolées du bois brut par un revêtement d’étoffe… rouge qui tranchait avec la classe d’en-dessous (à l’école, au moins, on était tous pareils !)
Mon père prit l’initiative de choisir un banc assez haut pour éviter que le chapiteau de sa femme ne soit le point de mire d’un trop grand nombre et une gêne pour certains. Quelques « monuments » de moindre importance trônaient sur d’autres têtes, en contrebas, sans dommage pour notre vue ; et beaucoup de jeunes femmes s’étaient enchapeautées à la sportive, avec une simple « cloche ».
C’est là où nous verrons le mieux, assura mon père avec conviction, juste en face le milieu de l’écran. Et les enfants pourront se lever pour bien voir. »
ACTUALITÉ DES ARCHIVES
UNE LETTRE DE VIDOCQ
L’auteur de cette lettre n’est pas un inconnu…, Eugène-François Vidocq, personnage de roman, a inspiré le Vautrin de Balzac. Aventurier et bagnard repenti reconverti dans la police, il devient chef de la police de sûreté qu’il crée et dirige pendant plus de vingt ans. Après sa démission en 1832, il se lance dans le métier de détective et ouvre « L’Intermédiaire », un « bureau de renseignements dans l’intérêt du commerce ». C’est à ce titre qu’il écrit au maire Antoine Farran.
L’en-tête de sa lettre indique bien « Renseignemens universels. Pour 20 francs par an, on est garanti de toute escroquerie commerciale. Recouvremens difficiles de vieilles et nouvelles créances. Poursuites commerciales, civiles et criminelles. […] » Il termine en affirmant : « Le directeur se flatte de satisfaire aux exigences les plus exagérées. » SB.
1er juillet 1841
« Monsieur le Maire,
Je prends la respectueuse liberté de vous prier, dans l’intérêt d’un de mes clients, négociant recommandable à Paris, d’avoir l’extrême bonté de me faire connaître si, comme me l’annonce M. le Maire de Saintes, le sieur Fillieux exerce la profession d’horloger en votre ville, rue du Mail ; et si cet individu est le même qui, au mois de février 1839 était facteur de pianos (place du Ralliement).
Il importerait à mon client d’être fixé sur l’identité de l’individu, aujourd’hui horloger, avec celui qui fut facteur de pianos et de connaître sa position pécuniaire.
J’ose espérer, Monsieur le Maire, que daignant prendre en considération ma demande, vous aurez la bonté de faire recueillir des renseignements positifs sur le sieur Fillieux et m’honorer d’une prochaine réponse de laquelle je vous serai personnellement très reconnaissant.
Si par suite de mes anciennes fonctions et par l’étendue de mes relations actuelles, je puis vous être de quelque utilité, vous pouvez disposer de moi et compter d’avance sur mon empressement à vous donner satisfaction.
J’ai l’honneur d’être, Monsieur le Maire, votre très humble serviteur. »
Réponse du commissaire de police : « Cet individu est inconnu à Angers. »
PHOTO MYSTÈRE
En 1843 une usine à gaz s’installe près de l’ancienne carrière d’ardoise du Cordon bleu, rue du Faubourg-Saint-Samson (future rue Boreau), à l’angle de la rue du Pré-Pigeon. Angers va passer de l’huile au gaz, de la pénombre à la lumière ! Peu à peu, l’usine s’agrandit jusqu’à occuper l’essentiel de l’îlot situé entre les rues Boreau, du Pré-Pigeon, du Major-Allard et Bardoul. En 1859 est terminée cette maison, destinée au directeur de l’usine. Elle est l’œuvre d’Ernest Dainville (1824-1917), architecte de la Ville d’Angers, puis du Département et directeur de l’école des beaux-Arts d’Angers, qui signe là l’une de ses premières réalisations. Le journaliste Louis Tavernier n’omet pas de la signaler, le 21 mai 1859, dans le « Journal de Maine-et-Loire » : « On vient de terminer, non loin du pont de la Chalouère, une jolie maison construite dans le pur style Louis XIII [c’est peut-être beaucoup dire…]. Son élégante simplicité fait le plus grand honneur à M. Ernest Dainville qui en est l’architecte. Cette maison est destinée à être le siège de l’administration du gaz. »
Elle a été démolie vers 1994, lors du lancement de la zone d’aménagement concerté l’Espace des Plantes, qui a remplacé l’usine à gaz. SB.
