Edouard Cointreau - Portrait - 2

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Edouard Cointreau, portrait par son second petit-fils et par Guy de Charnacé
Les lions du jardin du Mail
Photo mystère
24 mai 1790 : Angers, chef-lieu du nouveau département 

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TÉMOIGNAGES D’ARCHIVES, PAROLES DE TÉMOINS
Par Sylvain Bertoldi
Conservateur des Archives d’Angers

ÉDOUARD COINTREAU VU PAR JACQUES MERCIER, son second petit-fils

« En 1874, il courtisait sa cousine Louisa Motais […] dont le père Louis Motais, minotier, habitant au Lion-d’Angers, lui accorda la main à la condition expresse qu’il devienne le chef de l’entreprise Cointreau. Il remplit cette condition. 

Pour lancer son triple sec qui jusqu’en 1878 ou 1880 ne faisait pas partie de la gamme des liqueurs fabriquées par la maison Cointreau [marque déposée seulement en 1885], il a fait un tour de France afin d’observer dans le public les critiques faites sur son produit. Ce n’est qu’après plusieurs corrections techniques qu’il a décidé d’étendre ses ventes à l’étranger. […] Il y a cependant une période assez troublante où, pour des raisons que je ne connais pas, il avait mis en vente vers 1892 ou 1895 toute l’affaire Cointreau. Il s’était mis en rapport avec un homme d’affaires de Paris qui agissait probablement pour le compte d’une grosse maison de vins et spiritueux française. L’affaire ne s’est pas faite parce que le prix n’était pas assez élevé. 

Très fin gourmet, très fin dégustateur, au palais et au nez délicats, il faisait partie des jurys aux expositions et pourtant, vers la fin de sa vie, il me disait souvent qu’un « gros rouge » lui faisait autant de plaisir qu’un excellent Bordeaux. Il a été l’initiateur, comme un grand nombre de ses collègues du commerce des vins et spiritueux du voyage mensuel à Paris pour assister aux réunions du syndicat national. Il semble que personne n’ait été dupe des véritables raisons de ces déplacements mensuels vers Paris ! La famille n’a su qu’il était franc-maçon important de la loge d’Angers que lorsqu’il s’en est désintéressé. […]

J’ai toujours été surpris qu’il n’ait jamais acheté, ne serait-ce que pour son plaisir personnel de la bonne peinture. Il s’était peut-être davantage donné à la musique. Il était un des fondateurs des concerts populaires d’Angers avec M. de Romain, un des premiers wagnériens en France. Comme tout ce qu’il faisait, il le faisait bien. C’est sous son impulsion que les Concerts populaires d’Angers donnés au cirque-théâtre ont acquis une réputation mondiale. J’ai eu la chance de rencontrer de grands artistes : Jacques Thibault qui donna son premier concert à Angers et qui par la suite abandonnait son cachet à l’orphelinat chaque fois qu’il jouait à Angers, Maurice Jacquet, Cortot, Brailowski, etc. qui tous m’ont confirmé qu’un artiste ayant joué aux Concerts populaires d’Angers était engagé sans condition n’importe où dans le monde. J’ai eu la chance, sur la demande de mon grand-père, d’écrire pour lui la critique des Concerts populaires qu’il envoyait au journal « Comoedia », dont il était le correspondant. Grâce à lui, il m’a été donné de connaître le célèbre Ysaÿe, Rhené-Baton, Fourestier…

Édouard Cointreau était très irascible. Il est l’auteur de cette phrase : « je suis toujours d’humeur égale, toujours en colère ». Je l’ai vu deux fois briser le dessus en verre de son bureau avec son poing. […] »


ÉDOUARD COINTREAU, VU PAR GUY DE CHARNACÉ, EN 1897*

« L’enveloppe est de fer, l’âme d’acier : le cœur est d’or. Fils de ses œuvres, il les reflète : tout chez lui, geste, démarche, acte ou parole, en raconte à chaque instant la laborieuse histoire. En l’homme s’amalgament les qualités et les défauts des races neuves que la lutte passionne, que le succès grise, que la défaite n’écrase pas. Téméraire dans la franchise et gauche dans la dissimulation, il ignore l’art des restrictions, des subtilités et des nuances. En tout son être bouillonne la sève populaire : l’action l’attire comme un aimant ; le repos lui coûte comme un sacrifice. Capable de donner les impulsions fécondes, il ne paraît jamais se douter que le premier mouvement n’est pas toujours le meilleur. Une nature et un caractère : tel nous apparaît M. Cointreau.

[…] Il sut vite […] trouver le chemin du succès, grâce à la justesse de son coup d’œil, à la hardiesse de ses vues, à la vigueur de ses résolutions. […] Toujours en avant ! semble sa devise […]. Il a connu dans le début les soucis des heures difficiles […], payant d’une somme de travail acharné les sourires de la fortune. Ces sourires, il est vrai, le laissent assez froid pour qu’il n’ait pas jugé nécessaire, en franchissant l’étape des quais au boulevard, de modifier sa façon de vivre ou simplement d’enrubanner son attitude. […] 

Au continuel besoin de mouvement qui l’obsède, il doit d’être resté robuste d’allures. Le matin à Angers, le soir à Paris, la veille à Bordeaux, le lendemain à Bruxelles, il vole de jurys en jurys, de comités en comités, d’expositions en expositions. Véritable Achille de la réclame, il en connaît le fort et le faible et manie cette sirène fin de siècle avec une habileté qui frôle l’art, rêvant d’inonder, un beau matin, le monde entier sous les flots de pourpre et de cristal des liqueurs généreuses dont il possède le secret. 

L’esprit d’initiative de l’industriel se retrouve dans toute la vie de l’homme public. À la Société de Sainte-Cécile, dont il devint le président, à l’école de musique dont il fut le fondateur, au conseil municipal, au tribunal de commerce il apporta dans la défense des intérêts qui lui étaient confiés la conscience et l’ardeur qu’il consacrait aux siens, cherchant toujours le mieux, sans jamais penser qu’il pût être quelquefois l’ennemi du bien. 

Citoyen convaincu d’une cité dont il se sentait apte à guider le char, il se plut à voir en lui-même se former l’embryon des grands espoirs et fermenter les hautes ambitions, oubliant que de la coupe aux lèvres il y avait place pour un couplet de la chanson des chimères […]. Le démocrate sincère devait payer son tribut au ver rongeur des démocraties, en subissant le sort commun aux délaissés d’un temps où la médiocrité fait prime. Et maintenant […] il se résigne, dans la tiédeur d’une mélancolie mitigée, à tirer directement profit des qualités qu’il eut volontiers mises au service des autres. Il se console en saisissant, toutes les fois qu’elle se présente, l’occasion d’encourager les arts […]. »

*Portrait publié dans « La Revue Angevine », mars 1897, p. 257-258.

ACTUALITÉ DES ARCHIVES

LES LIONS DU JARDIN DU MAIL

Nous avons déjà parlé dans ces colonnes d’Alexandre Hérault (1816-1899), qui a légué sa fortune à la Ville d’Angers. Quoique d’une avarice sans nom, il s’est montré généreux à la fin de sa vie : replantation de l’allée du Mail (avenue Jeanne-d’Arc) suivant ses plans, horloge de la poste du Ralliement, plaques désignant les bureaux à l’hôtel de ville, bancs circulaires autour des lampadaires de la place du Ralliement… Il aurait bien offert aussi à la ville des chalets de nécessité à la turque, mais le conseil municipal n’a pas souscrit à cette offre. Au jardin du Mail, il réussit à compléter la fontaine monumentale par quatre lions du fondeur A. Durenne de Sommevoire (Haute-Marne). Initiative diversement appréciée…

Les lions arrivent en avril 1892. On pose d’abord les socles en granit de Bécon. Le premier lion est érigé à l’aide d’une chèvre le 16 avril. L’événement attire les Angevins : « Des applaudissements et des hurrahs enthousiastes ont éclaté dans la foule qui était très nombreuse », souligne « Le Patriote de l’Ouest » des 17-19 avril. « Les lions sont recouverts d’une couche de minium en attendant le bronzage définitif. Ils sont debout. La tête est superbe, mais les pattes et le corps sont quelque peu défectueux. On aurait voulu un peu plus de majesté ». Le journaliste indique que la foule a marqué « quelque désappointement », mais adresse ses compliments à M. Hérault « qui ajoute encore à la beauté décorative de notre jardin public ». 

Ce n’est pas l’avis d’un groupe d’étudiants angevins : les piédestaux ne sont que des « monuments funèbres » sur lesquels il faudrait inscrire « Ci-gît Hérault ». Quant aux lions, ils sont qualifiés de « malades, boiteux, efflanqués ». Les auteurs de la lettre, publiée par « Le Patriote de l’Ouest » du 23 avril, espèrent que, sous la pression de l’opinion publique, la municipalité ne tardera pas à faire enlever ces « quatre articles de quincaillerie » sortis de la « fumisterie Hérault ». 

On en fait même une chanson… Les lions sont tournés en dérision sous le titre « Les lions de M. Hérault » dans « Le Patriote de l’Ouest » du 26 avril 1892. Le chantier est alors arrêté. Le donateur avait irrité les maçons par ses remarques et conseils incessants : 

« Du haut de leur édicule,
Les quatre lions du Mail,
Ont un air fort ridicule.
Car désertant leur travail,
Les maçons s’en sont allés ; 
Nos lions sont désolés.

[…]

La foule en passant les blague…
Les pauvres rois du désert
Ont à l’âme bien du vague !
Que font-ils en ce jardin vert ?
Et la foule dit tout haut : 
On a fait trop cas d’Hérault ! »

Les quatre lions sur leurs pattes, le 30 avril, le « Patriote » continue à s’en gausser. Il en demande une demi-douzaine : « Nous apprenons qu’il vient de se produire une baisse notable sur le zinc ! ».

Les opinions restent partagées en 1897 quand « Le Petit Courrier » du 15 mars écrit qu’A. Hérault « imposa à la Ville un quadrille de lions du commerce, en simili-bronze et monumentaux, qui ressemblent à Louis XIV. Ils commencent, Dieu merci, à déteindre, étant camelotes. » La camelote a quelquefois la vie longue. Les lions font toujours l’ornement du jardin du Mail et plus personne ne songe à s’en moquer… SB.

PHOTO MYSTÈRE

Ces bâtiments évoquent un quartier longtemps industriel, dont cette cheminée fut la marque la plus persistante jusqu’à une période récente. Vous souvenez-vous ? RDV dimanche prochain. SB.

CA S’EST PASSÉ LE…

24 mai 1790 : Angers est définitivement désignée chef-lieu du département.

Dès la fin de juillet 1789, un projet de réorganisation du royaume de France en 70 départements d’égale importance est déposé par Adrien Duport. Début novembre, l’Assemblée constituante se prononce plutôt pour 75 à 85 départements. Les premiers travaux commencent en Anjou le 6 novembre. On convient assez rapidement de découper l’ancienne généralité de Tours en quatre départements : Sarthe, Mayenne, Maine-et-Loire et Indre-et-Loire. Les négociations territoriales se poursuivent jusqu’en janvier 1790. Le 26 février, les décrets de l’Assemblée nationale signent l’acte de naissance des départements. La première assemblée du département de Maine-et-Loire devait se tenir à Angers, puis alternativement à Saumur et à Angers, sauf si l’assemblée jugeait cette pratique contraire à ses intérêts. C’était en quelque sorte un lot de consolation pour le Saumurois qui n’avait pas obtenu de former un cinquième département. L’assemblée du département élit ses administrateurs les 20 et 22 mai. Dès le 24 mai, elle tranche définitivement la question de l’alternat en faveur d’Angers. SB.