Souvenirs de vie angevine

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 168, septembre 1993

René Rabault, né en 1910, décédé en 1993, nous a laissé fort heureusement ses souvenirs d'Angers, une ville qu'il aimait tant, publiés dans Angers naguère, Croquis de mémoire… Une Angevine de sa génération, née en 1908 au coeur de la ville, se souvient elle aussi de sa jeunesse. Extraits d'une interview.

 

Les commerces de la rue Saint-Aubin

"La rue Saint-Aubin était très importante. Dans cette rue, on pouvait se procurer tout. On n'avait pas besoin d'en sortir. Il y avait tout. Il y avait donc l'hôtellerie, les marchands d'objets de piété dans le bas de la rue, il y avait Pouplard au coin de la rue Saint-Martin. Le seul magasin qui reste de cette époque-là, c'est l'herboristerie. En 1908, elle était déjà là quand mes parents sont arrivés. Il y avait des poissonniers, des traiteurs, une ganterie. Là où il y a Nuggets, c'était un bistrot qui s'appelait les Caves Saint-Aubin et qui était en retrait. On y descendait. D'ailleurs, pour tout ce côté de la rue, la chaussée ayant été surélevée, les caves sont les anciens rez-de-chaussée, on y trouve des cheminées".

"Sur le boulevard, qui s'appelait boulevard de Saumur, il y avait la chocolaterie Gaucher. Continuons rue Saint-Aubin. Où il y a le pub, c'était une bourrellerie. Où il y a le Petit Lord et en face de nous, c'étaient des maisons particulières, il n'y avait pas de commerce. On voyait la personne qui était au coin de sa fenêtre. Il y avait des modistes. Je vous dis, on pouvait ne pas sortir de la rue, c'était un petit monde complet. Au moment des offices à la cathédrale, on peut dire que la population passait à pleine rue."

La rue Saint-Aubin vers 1910. Arch. mun. Angers, coll. Robert Brisset, 9 Fi 10 621.

Sorties au cinéma

"En 1929, on était au Palace, ils ont donné Ben Hur. Ce n'était pas encore le parlant, on a eu le cinéma parlant à partir de 29 à Angers. Il y avait un bruitage correspondant à l'image et un pianiste. L'orchestre était dans une fosse. Je me suis laissé dire que, quand ils ont construit le Palace, les propriétaires ont beaucoup regretté de ne pas avoir acheté ce qui était le garage du Crédit de l'Ouest (entre le Palace et le Crédit de l'Ouest) pour faire une scène. Au Palace, il y a eu quelquefois des lectures de pièces. J'ai vu Hernani dans ces conditions-là. Il y avait des rideaux, une scène assez étroite. Des personnes jouaient en costume, mais sans décor et seulement des extraits. On y donnait aussi des conférences".

"Dans la salle, des fresques de Tranchant représentaient les paysages de la ville et ceci a été couvert quand çà a été le parlant, pour l'acoustique. Il y avait un grand balcon. Sur le boulevard, les Variétés étaient un cinéma très important et puis ensuite, il y a eu beaucoup de cinémas dans la périphérie, des cinémas de patronage mais qui donnaient de très bons films. Il y avait l'Etoile-Cinéma sur l'actuel Front de Maine qui donnait beaucoup de films américains. Du côté du Génie, il y avait le Vauban. Il y avait du cinéma aussi au cirque-théâtre. J'ai vu des choses dont on ne parle plus maintenant, parce je vois que les gens ne savent pas. C'est curieux, j'ai rencontré juste une fois une personne, de mon âge, mais qui était comme moi. Je ne rencontre pas des gens de mon âge qui ont été au cinéma étant jeune".

… au concert

"Mon parrain a fait partie de l'orchestre des concerts populaires. Le dimanche à une heure et demie, on allait aux concerts populaires au cirque-théâtre. On a eu comme chef Jean Gay pendant longtemps, puis Fourestier. Çà a été une révélation. L'orchestre dirigé par Fourestier, c'était magnifique. La première fois que j'ai vu diriger Fourestier, c'était pour la Damnation de Faust que j'avais déjà entendue dirigée par Jean Gay, mais alors là, c'était net. Enfin, c'était autre chose. Nous étions sur des banquettes parce qu'on allait où l'acoustique était la meilleure, à gauche. Les gadz'arts sortaient le dimanche et faisaient avec leur orphéon tout un tour dans la ville et j'ai vu quelquefois le chef d'orchestre arrêter l'orchestre, en plein milieu d'un morceau, en attendant qu'ils soient passés. A cette époque-là, on n'applaudissait pas le premier violon. Tout le monde se rendait aux concerts populaires".

… au spectacle

"J'ai des souvenirs de soirées au jardin du Mail parce qu'il y avait un podium qui était dressé devant l'avenue Jeanne-d'Arc. C'était comme un théâtre. Je me souviens des danses de Loïe Füller [en juin 1925], avec ses voiles et ses jeux de lumière, c'était quelque chose d'extraordinaire. Elle dansait la danse du feu, son corps était rouge. Ah oui, la Loïe Füller, on courait voir çà".

Danseuse dans le style de la Loïe Füller, vers 1900-1902. Coll. part. Arch. mun. Angers, reproduction, 3 Fi 333.

"Il y a eu une période, entre les deux guerres, où il y avait sur la place du Champ de Mars [place du Général-Lerclerc] ce que l'on appelait la kermesse. C'étaient, au moment du Mardi gras et de la Mi-Carême, des bâtiments en planches, une piste de danse et deux théâtres de variétés, l'Alhambra et l'Apollo, avec des numéros superbes. Vous dire le monde qu'il pouvait y avoir, c'était quelque chose d'inouï ! La Mi-Carême était fêtée à Nantes le jeudi. A Angers, le dimanche suivant, il y avait un grand bal au théâtre. Les fauteuils n'avaient pas été changés. C'était donc un peu comme des banquettes. On mettait un parquet et on allait danser au milieu de la salle. Il fallait être costumé, sinon, on dansait au foyer. Il y avait de très bons orchestres. Les personnes louaient leurs places pour voir le spectacle. Çà fait plaisir de penser à çà…".