Le Mail. Fêtes révolutionnaires au jardin

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 160, novembre 1992

Premier "terrain de sport" d'Angers, devenu la plus belle promenade de la ville, le Mail acquiert un nouvel intérêt avec la Révolution : celui de cadre des fêtes civiques.

Jusqu'à la Révolution, la plupart des cérémonies et réjouissances publiques se déroulent sur la place des Halles (actuelle place Imbach), centre de la vie politique, judiciaire et mondaine, seule véritable place de la ville. A partir de 1793, la toute nouvelle place du Ralliement - créée en 1791 - commence à concurrencer son aînée. Un déplacement du centre d'activité se dessine. Mais ni la place des Halles, rebaptisée "place de la Commune", ni la place du Ralliement ne peuvent toujours offrir l'espace nécessaire au déroulement des grandes fêtes révolutionnaires. Elles sont souvent délaissées au profit de vastes espaces champêtres aux portes de la ville, beaucoup plus propices aux mouvements de masse et à l'organisation de jeux sportifs : chemin de la Blancheraie à la Baumette, prairies de Saint-Serge, allées du Mail. Et les hommages fréquemment rendus à la Nature s'accordent mieux avec leurs verdoyants horizons.

Le Mail est - à partir de 1794 - l'endroit le plus apprécié des Angevins comme cadre festif. En 1796, la municipalité écrit à La Revellière-Lépeaux, membre du Directoire : "Les exercices publics, les délassements des citoyens et surtout un endroit où l'on puisse célébrer les fêtes publiques, exigent un local commode, surtout dans une aussi grande commune que la nôtre. Pour remplir ce but, nous nous attachons au grand Mail actuellement existant…". Aussi, cette même année, est-il replanté tandis que l'on double en largeur l'avant-Mail.

L'autel de la Patrie sculpté par Louis David, père de David d'Angers. En bois, celui-ci était destiné aux cérémonies du "temple Maurice". Cliché Musées d'Angers.

Huit grandes fêtes au Mail

Les seize fêtes civiques célébrées de 1790 à février 1794 ont eu lieu, soit au Champ de Mars (fête de la Fédération), soit en ville. Mais, entre 1794 et 1801, c'est le Mail qui est choisi, à huit reprises, pour les fêtes publiques. D'autres, qui ont pour cadre la place de la Commune ou celle du Ralliement, se terminent au Mail par des danses.

La première grande fête célébrée au Mail est celle de l'Etre suprême. Partout en France, le 20 prairial an II (8 juin 1794), hommage est rendu à l'Etre suprême, nouvelle religion instituée par Robespierre. Le décorum de la fête parisienne, réglé par le peintre David, est reproduit à Angers. Sur l'avant-Mail est élevée la "Montagne" symbolique surmontée de l'arbre de la Liberté et d'un obélisque portant un globe sphérique, emblème du Monde, couronné par la statue de la Liberté. Au pied de l'obélisque, la statue de la Sagesse écrase l'athéisme, le fédéralisme, les attributs de la royauté. Au centre, la Renommée annonce "à l'univers" que le peuple français reconnaît l'Etre suprême et l'immortalité de l'âme. Alors, du haut de la montagne, en présence des corps constitués et du peuple se disposant dans un silence respectueux "à entendre les grandes vérités qui devaient être dites", le maire Charles Berger adresse à ses concitoyens des paroles d'une patriotique fermeté.

Avant de céder la place au Directoire, la Convention adopte le 25 octobre 1795 une loi sur l'instruction publique dont le titre VI - "Fêtes nationales" - institue un cycle de sept fêtes qui devront obligatoirement être célébrées chaque année dans toute la France : fêtes du 1er vendémiaire (de la fondation de la République), de la Jeunesse, des Epoux, des Victoires, de l'Agriculture, de la Liberté, des Vieillards. A l'exception des deux premières et de la fête des Vieillards, toutes ont le Mail pour cadre lorsqu'il s'agit de leur donner quelque ampleur. Les fonds manquaient-ils ? On se repliait dans la ci-devant cathédrale devenue le "temple Maurice".

Fête des Epoux, 10 floréal an IV (29 avril 1796) : proclamation de la municipalité. Arch. mun. Angers, série I.

Exaltation de la vie des champs

Quel cadre plus approprié que le Mail pour la fête de l'Agriculture, célébrée en ce jour du 28 juin 1796 : "Là, indique le programme fixé par la municipalité, au-devant de l'autel de la patrie, sera placée une charrue attelée de boeufs, précédée de vingt-quatre laboureurs, tenant d'une main des instruments du labourage, et de l'autre un bouquet d'épis de bled, orné de fleurs". Des discours seront prononcés près de l'autel de la patrie, puis "le cortège, au son d'une musique instrumentale, s'avancera dans la campagne et se rangera en ordre dans un champ désigné à cet effet, où le président enfoncera le soc de la charrue et commencera un sillon. Le cortège reviendra ensuite près l'autel de la patrie sur lequel le président et le plus ancien des laboureurs déposeront des instruments aratoires, qu'ils couvriront d'épis, de fleurs et d'autres productions de la terre" (Délibérations du Conseil municipal, 1 D 7).

Au jour dit, tout se déroule comme prévu. Et Toussaint Grille, professeur de belles-lettres à l'Ecole centrale, émeut les coeurs par un discours à la Virgile. Le futur directeur de la bibliothèque d'Angers trace un tableau enchanteur de la vie des champs, concluant :"Pour vous, innocents villageois, gardez-vous d'être éblouis de notre faste appauvrissant ; les seuls trésors qui existent sont ceux dont vous jouissez. La toison de vos brebis, le lait de vos chèvres, l'or de vos moissons, que vous faut-il davantage? Restez, restez où vous êtes. D'humbles et timides plantes fleurissent en paix au bas de la vallée profonde, tandis que le vent du nord fracasse et déracine le chêne orgueilleux des montagnes" (Affiches d'Angers, n°143, 10 messidor an IV).