La montée Saint-Maurice : de la cathédrale à la Maine

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 188, septembre 1995

De projets grandioses en atermoiements, la montée Saint-Maurice a mis près de deux cents ans à trouver son aspect actuel.


Les abords des cathédrales ont fasciné les urbanistes des XIXe et XXe siècles. De grandioses projets "d'accompagnement" sont nés de leurs façades, alors qu'elles étaient jusque-là enchâssées dans les constructions. À Angers, la cathédrale n'était pas plus dégagée vers la Maine que sur ses autres faces : sente étroite, tortueuse et escarpée, la montée Saint-Maurice tournait vite court. Butant sur le populeux quartier Ligny, elle rejoignait la rue Baudrière au niveau de la fontaine de Pied-Boulet. Un proverbe ne disait-il pas : fâcheux à monter comme la montée Saint-Maurice ? La Révolution s'y intéresse aussitôt, avant même de la baptiser ironiquement rue Ça-Ira. Le 18 juin 1791, l'apothicaire Joachim Proust présente au conseil municipal un mémoire dans lequel il lance l'idée d'un escalier monumental. Son projet n'a pas dans l'immédiat d'autre suite que l'achat par la ville de trois maisons pour élargir l'entrée de la montée qui devient, pour cent cinquante ans, le terrain d'exercice idéal des architectes et urbanistes.

La montée Saint-Maurice vers 1911, cliché du peintre L.-A. Tessier. Arch. mun. Angers, 5 Fi 1280.

Démesure

Après cinquante ans d'assoupissement, on se reprend à penser à la montée Saint-Maurice. Les alignements de 1845 élargissent la montée qui reste cependant biaise vers la rue Baudrière. En 1851, l'architecte Lecoy, propose un projet peu dispendieux, mais qui ne dégage pas plus que le premier la perspective vers la Maine. En revanche, son collègue Duvêtre imagine l'année suivante un grandiose escalier à plusieurs volées, descendant jusqu'au fleuve et terminé par une série de statues dessinées par David d'Angers. En 1853, la municipalité décide de rédiger un programme auquel devront se conformer les artistes appelés à produire un projet complet. L'affaire en reste là jusqu'à ce que le service de la voirie la reprenne pour assainir tout le quartier. Les propositions tournent alors au gigantesque : une percée de vingt-cinq mètres de large (projet de 1897), puis de quarante mètres (1909), reliant en droite ligne la cathédrale à l'église de la Trinité, la rue Beaurepaire redressée, le pont de Verdun déplacé, tout un côté de la rue Baudrière qui disparaît. Le conducteur des travaux des Ponts-et-Chaussées Baron dessine un escalier monumental dans le genre de celui de Duvêtre, au pied duquel il place la vieille fontaine de Pied-Boulet. Son projet est repris en 1912 par l'entrepreneur Georges Yvon qui ajoute des volées de marches supplémentaires et une cascade digne de celle de Saint-Cloud…

Projet d'aménagement monumental par Georges Yvon, 1912. Arch. mun. Angers, 1 O.

Mais l'on est déjà passé à des vues plus réalistes. Il était temps que des travaux fussent faits, car, raconte René Rabault, les degrés de la montée n'offraient aucune horizontale à mes petits pieds. Des pentes adoucies glissaient d'une retenue de pavés à l'autre. Il fallait s'y maintenir pour ne pas tomber par temps de pluie ou verglas. Le 30 décembre 1909, le conseil municipal se rallie à l'aménagement d'un escalier provisoire, réalisé en 1919 jusqu'à la fontaine de Pied-Boulet, sur le tracé existant. Les maisons de l'insalubre rue Tuliballe ont été démolies dans leur plus grande partie et l'on imagine construire à son emplacement l'hôtel de la Mutualité, ce qui n'aura pas de suite. Des bains-douches, en revanche, sont édifiés à l'angle de la montée et de la rue Chapelière.

Les Bains-douches en 1942. Arch. mun. Angers, 1 O.

La prudence s'impose à l'audace

On revient en 1925 au projet d'une voie de vingt-cinq mètres, réduite à quatorze mètres dans sa partie basse et exécutée en 1926 (passage du Serpent). Cette modeste réalisation ménage pour le première fois une perspective sur la Maine. En novembre 1941 est ouvert un grand concours d'idées pour l'aménagement de la montée, lié à celui du quartier Ligny. Toute personne s'intéressant aux questions d'urbanisme peut y prendre part. Onze concurrents rendent copie, mais aucun des projets ne satisfait entièrement la ville. Deux primes de 10 000 francs sont néanmoins accordées aux urbanistes Abadie et Delacourt et à l'architecte J. Regnault, de Paris. Le projet de ce dernier s'efforce de mettre en valeur le pittoresque de la montée, en respectant autant que possible les constructions existantes, noyées dans la verdure. L'escalier s'épanouit au niveau de la fontaine de Pied-Boulet en un rond-point enchâssé dans un jardin. L'échappée sur la Maine n'est prévue que par une étroite rue. L'architecte conserve les immeubles du quai Ligny, mais une coulée verte remplace par derrière les immeubles insalubres, reliant la montée au boulevard du Château.

En mai 1942, Mornet, architecte de la ville, est chargé de dresser un projet faisant la synthèse des meilleures idées du concours. Le sculpteur Maurice Legendre en établit une maquette, présentée au stand de l'urbanisme de la foire-exposition de 1946. Il n'est pas plus suivi que les autres. Finalement, la prudence s'impose à l'audace. Les derniers immeubles insalubres voisins de la rue Baudrière sont remplacés en 1957-1966. Plus de demi mesure avec  l'aménagement des voies sur berge dans les années soixante-dix : le quartier Ligny est entièrement démoli. Ainsi est grande ouverte en 1979 la perspective tant désirée vers la Maine.