L'hôtel de France a cent ans

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 163, février 1993

"Hôtel de France… recommandé par le Touring-Club, recommandé aux familles et au clergé" dit une "réclame" des années trente tandis que le guide de l'Union nationale de l'Automobile de 1933 le classe dans les hôtels modernes "de grand aspect".

Voilà plus de cent ans que la famille Bouyer préside à la destinée de l'hôtel de France. En 1893, Pierre-Auguste Bouyer (originaire de Saint-Germain-sur-Moine) et son épouse Blanche Daverne quittent la Normandie, où ils sont domestiques dans un château, pour Angers. Le 31 octobre, ils achètent pour 30 000 F à Augustine Berthault, "maîtresse d'hôtel" veuve de Jean-Baptiste Landriau, le fonds de commerce de l'hôtel de France, au 20 rue Denis-Papin (aujourd'hui l'hôtel d'Orléans). Cet hôtel de seize chambres avait été créé en 1868 par un certain Normand. La rue s'appelait alors rue des Champs-Saint-Martin. L'appellation "hôtel de France" apparaît pour la première fois dans l'Annuaire statistique de Maine-et-Loire de 1880. Mais il avait déjà existé deux hôtels "de France" à Angers, l'un en 1847 quai Ligny, le deuxième entre 1855 et 1858, près de la nouvelle gare. Depuis cette époque, les différents hôtels de France qui se sont succédé sont toujours restés très liés à la gare.

Les hôtels d'Angers

Lors de la fondation du troisième hôtel de France, en 1868, s'il existait une quantité d'auberges, il y avait encore peu d'hôtels à Angers : le célèbre hôtel de Londres, quai Ligny, où résidèrent le duc et la duchesse de Nemours en août 1843 ; le très aristocratique Cheval-Blanc rue Saint-Aubin - l'hôtel d'Angers qui eut la carrière la plus longue, de la fin du XVe siècle jusqu'en 1954 ; l'hôtel du Faisan dans un repli du quai National ; l'hôtel de l'Europe quai Ligny ; l'hôtel Houdet rue Boisnet et l'hôtel d'Anjou né vers 1856 boulevard de Saumur (actuel boulevard Foch). Malgré l'arrivée du chemin de fer en 1849, les hôtels les plus importants étaient encore situés sur les quais, conséquence d'un trafic maritime important. Mais le chemin de fer draine de plus en plus de voyageurs. Une couronne d'hôtels s'installe dans le quartier de la gare. Ils sont quatre en 1893 : l'hôtel de la Gare et l'hôtel des Voyageurs (place de la Gare), l'hôtel d'Angleterre place de la Visitation et l'hôtel de France rue Denis-Papin.

À la place d'une caserne

Le quartier de la Gare Saint-Laud prend un nouveau développement à l'orée du XXe siècle grâce à la démolition de la caserne de la Visitation en 1904. Les terrains de cet ancien monastère fondé en 1636, transformé au XIXe siècle en caserne d'infanterie, étaient très vastes. Leur lotissement donne naissance à plusieurs rues nouvelles entre les rues d'Iéna et de la Gare. L'hôtel des Voyageurs (aujourd'hui hôtel de l'Univers) en profite pour s'agrandir. La grande épicerie Pelé installe une succursale dans la rue de la Gare élargie. Toute cette activité, l'augmentation constante du trafic voyageurs à la gare Saint-Laud, la nouvelle gare du Petit-Anjou, favorisent les affaires.

En 1906, Jules-Louis Vaidie, alors entrepreneur de menuiserie à Angers, a l'idée de construire un hôtel place de la Gare. Il achète à la ville d'Angers l'un des terrains de l'ancienne caserne (où il avait effectué son service militaire, en 1877-1878, au 77e Régiment d'infanterie). Des photographies (en particulier dans la collection C. Port aux Archives départementales) montrent l'hôtel en construction, au milieu de terrains vagues. Pierre-Auguste Bouyer transfère en 1908 l'hôtel de France dans la nouvelle construction (partie gauche du bâtiment actuel). Son frère, Joseph, vient en juin 1908 aider à l'ouverture du nouvel hôtel.

L'hôtel de France en 1909 et le bâtiment de l'arrivée de la gare Saint-Laud. Arch. mun. Angers, 5 Fi. Don de M. Vaidie.

La deuxième moitié du bâtiment est élevée entre 1910 et 1912. L'immeuble restera propriété des Vaidie jusqu'à son achat par la famille Bouyer en 1964. L'architecte de ce splendide bâtiment, d'un style analogue au bel immeuble (avant son ravalement drastique) n° 5 rue Saint-Denis bâti en 1904, est Henri Palausi (d'après le bail passé en 1909 entre Jules Vaidie et Pierre-Auguste Bouyer ). Le cartouche placé sur la façade de la rue Denis-Papin indique seulement "1907. Entrepreneur Narcisse Lelarge".

Confort moderne

Le nouvel hôtel est doté de tout le confort moderne pour ses cinquante-cinq chambres : électricité, téléphone, ascenseur. Aucun immeuble particulier n'était alors équipé du luxe d'un ascenseur. Seul le Grand-Hôtel, place du Ralliement, en possédait un. Un bar et un restaurant sont ouverts au rez-de-chaussée de l'hôtel de France. Le garage est à proximité. Une vingtaine d'employés travaillent à l'hôtel, valets de chambre, caissière, cuisinier. L'hôtel noue des relations privilégiées avec le chemin de fer sans oublier de dépêcher ses garçons quai Ligny, au quai de débarquement des bateaux de voyageurs. Beaucoup d'hommes d'affaires arrivant à Angers par la gare descendent à l'hôtel, favorablement impressionnés par sa belle façade et son excellente situation. La clientèle compte aussi beaucoup d'officiers et d'ecclésiastiques.

En 1914, l'hôtel s'est fait une place de choix, intermédiaire entre les hôtels de grand luxe (Grand Hôtel, hôtel d'Anjou) et les hôtels d'un confort simple.

Le cap de la première guerre mondiale

L'activité reste bonne pendant la première guerre mondiale. Pierre-Auguste Bouyer écrit le 22 octobre 1915 : "Je suis content qu'il y ait toujours du monde à l'hôtel car je crois, qu'en général, le commerce ne marche pas bien fort". En 1918 même, avec l'afflux des évacués (de Picardie notamment) et des Parisiens qui viennent chercher refuge à Angers, l'hôtel est continuellement débordé : "Papa et maman à Angers, écrit Germaine, ils ont un monde fou à l'hôtel, tout y est archibondé" (13 avril). Au plus fort de l'affluence, l'ascenseur tombe en panne. De plus, le personnel ne donne pas toujours satisfaction ! Le 20 avril, Pierre-Auguste note dans sa correspondance : "C'est demain que recommence notre ancienne cuisinière. J'espère que le service pourra reprendre normalement. La cuisinière qui s'en va avait très bien marché les premiers jours. Mais ça n'a pas duré longtemps. Elle n'en fait qu'à sa tête. Par exemple, elle soigne bien trop le personnel et j'ai bien peur qu'il ne survienne des difficultés pour ramener ce service à des conditions convenables".

Au milieu d'un tel labeur, à l'âge de la retraite, Pierre-Auguste Bouyer et sa femme prêtent une oreille plus attentive aux nombreuses propositions d'achat de leur fonds de commerce. Le 21 juin 1918, ils en avertissent leur fils Jean qui répond : "Je suis très heureux que vous ayez trouvé un acquéreur pour l'hôtel. C'est, je crois le meilleur parti que vous ayez à prendre". Mais, en juillet 1918 : "Ici toujours beaucoup de monde. Tout est toujours rempli. Nous refusons des quantités de chambres tous les jours. Nous n'avons pas fait affaire avec les gens qui demandaient à acheter. Nous gardons cette affaire pour notre petit Jean" (Blanche Bouyer, parlant de son fils).

De père en fils

Dès sa démobilisation, Jean Bouyer vient aider ses parents. En 1922, il ouvre une annexe rue Jules-Dauban, communiquant avec le bâtiment principal. Ses parents lui cèdent l'affaire définitivement en 1923. Des travaux sont exécutés en 1934 pour la construction dans la cour d'un office et d'un hangar. C'est peut-être à ce moment que le hall d'entrée est réaménagé en style "art-déco" avec une décoration de vitraux représentant les principales curiosités touristiques d'Angers (la cathédrale, Saint-Aubin, le château, la maison d'Adam, la statue du roi René). Les bombardements de 1944 ont soufflé cette fragile parure qui n'est plus connue que par une photographie prise à l'entrée de l'hôtel.

Une partie du personnel de l'hôtel vers 1930. Coll. part.

Pierre-Auguste Bouyer meurt en 1935. L'hôtel prospère. Il est signalé avec son restaurant dans tous les guides touristiques. La carte des vins de l'époque montre une cave bien garnie en vins d'Anjou, mais aussi en Bordeaux et Bourgogne. Entre 1939 et 1943, la façade de l'hôtel est soigneusement ravalée, mais beaucoup de sculptures jugées superflues sont supprimées. L'hôtel souffre des événements de la deuxième guerre mondiale. Dès 1940, le bâtiment est en partie réquisitionné pour le logement d'officiers allemands. Entre mai et juillet 1944, Angers est bombardée quatre fois. Mille maisons sont détruites. Le quartier de la gare est durement touché, mais le bâtiment principal de l'hôtel ne reçoit par chance que des éclats d'obus. Cependant, dans la nuit du premier bombardement, le gardien est tué après avoir assuré la sécurité des clients et de la famille.

L'architecte Jamard restaure l'hôtel en 1945. A la faveur du développement du tourisme, Jean Bouyer noue des contacts avec des agences de voyage. La clientèle étrangère augmente. Les cars des circuits touristiques de l'agence Louis de Nyon (sur le lac Léman, en Suisse) relayent pendant vingt ans à l'hôtel, depuis 1947. A partir de 1954, Jean Bouyer est aidé par son fils Bernard, actuel propriétaire, qui prend la direction de l'hôtel en 1961. En 1963, le nouveau restaurant "Les Plantagenêts", décoré par Jean Farion, ouvre ses portes. La société en commandite simple créée entre les membres de la famille Bouyer en 1957 devient propriétaire de l'immeuble en 1964.

Deux, puis trois étoiles

D'après un dépliant publicitaire édité vers 1965, l'hôtel (deux étoiles) compte cinquante-cinq chambres. Le restaurant fait apprécier ses spécialités angevines - alose au beurre blanc, anguille grillée tartare, poulet sauté Val de Loire, rognon de veau au cognac, steak flambé à l'armagnac, soufflé au Cointreau - tandis que l'hôtel participe aux événements qui marquent la cité. En 1966 par exemple, le 26 mai, lors de la visite du colonel John H. Glenn, premier astronaute américain ayant effectué un vol orbital, l'hôtel de France héberge une partie de la musique américaine.

Après le départ à la retraite de Jean Bouyer en 1970, le "Bar Bouyer" est transformé en "Pub de la Gare". D'années en années, l'hôtel est modernisé : le restaurant fait "décoration neuve" en 1973 ; les combles du cinquième étage sont aménagés, portant la capacité à soixante-quatre chambres. A partir de 1984, tous les étages sont successivement réaménagés et redécorés, ce qui permet à l'hôtel de gagner sa troisième étoile. Le nombre des chambres est réduit à cinquante-six, mais toutes sont équipées de bain-wc. Les travaux devraient être achevés cette année.

Voilà un bien jeune centenaire.

Hôtel de France, carte des vins, vers 1930. Coll. part.

DINER BELLE EPOQUE

du vendredi 26 février 1993

pour le centenaire de l'hôtel par Antoine Bouyer (le premier chef de cuisine de la famille Bouyer) et organisé avec le concours des étudiants de l'enseignement supérieur de tourisme et hôtellerie de l'université d'Angers

Zakouski
Consommé favorite
Sandre à la Chambord
Pigeonneau à la Périgourdine
Sorbet au Saumur
Pâté de brochet et d'anguille
Salade de saison
Timbale forestière
Bombe glacée au Cointreau
Petits fours et confiseries, Champagne
Café
Menthe pastille


L'ARCHITECTE HENRI PALAUSI

H. Palausi, né à Poitiers en 1875, a fait ses études à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris. Diplômé en 1904, il s'établit à Angers vers 1905, 8 rue Denis-Papin. L'hôtel de France est un de ses premiers chantiers - et c'est un coup de maître. Parmi ses réalisations, plusieurs maisons particulières, le bel immeuble au n° 35 rue de la Roë (bâti en 1919 pour l'entrepreneur en serrurerie Remère), le garage Guilleux-Malinge rue Paul-Bert (1919, démoli), des locaux industriels dans le quartier de Létenduère et du pont Noir, la mairie-école de Clefs, une maison de campagne à Saint-Sylvain-d'Anjou… À partir de 1922, Palausi cesse toute activité. Son cabinet est repris par Henri Jamard .