Grands raouts au Mail

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 162, janvier 1993

Que de fêtes données dans les verdures du Mail ! Cérémonies officielles, expositions, divertissements, ballets, tombolas, concerts et même concours sportifs. Pas de lieu plus enchanteur, ni mieux situé… sous les fenêtres de l'hôtel de ville. Aussi est-il l'un des centres les plus animés de la vie angevine.

Le jardin du Mail doit tout aux grandes expositions industrielles, agricoles et artistiques du XIXe siècle. Il est redevable de sa création à celle de 1858, tenue pour la première fois en dehors de la Préfecture, sur l'ensemble Champ de Mars (actuelle place du Général-Leclerc) - avant-Mail. Toutes les expositions suivantes s'y déroulent : en 1864, 1877, 1895 et 1906. "Peu de villes, écrit-on dans Le Patriote de l'Ouest du 1er avril 1877, offrent un ensemble aussi complet, permettant de grouper et d'une façon aussi heureuse, les diverses expositions tout en conservant, au centre, une place suffisante pour les fêtes et les réunions qui accompagnent toujours ces sortes de solennités". À partir de 1924, les foires-expositions prennent le relais des grandes manifestations précédentes. Le jardin, lui seul cette fois, sert de cadre à d'autres expositions, exclusivement agricoles ou horticoles : expositions de pommes à l'occasion du XVIIe Congrès pomologique de France en 1874, de chrysanthèmes en 1889 pour le centenaire de l'introduction de cette fleur en Europe.

L'exposition de 1858 (d'après le Monde illustré). Arch. mun. Angers, coll. Robert Brisset, 9 Fi 13 090.

Les soirées du Mail

Dès que le jardin est définitivement mis en place, les fêtes s'y succèdent sur un rythme rapide. On innove en donnant des illuminations. Désormais, c'est un élément obligé de la fête. Il y a illumination tous les 14 juillet et si, à partir de 1859, les feux d'artifice des fêtes nationales sont la plupart du temps tirés sur les rives de la Maine, le jardin continue à briller de mille feux lors des grands raouts de la belle saison. En 1859, Auguste Rouff, directeur du théâtre, s'est engagé à organiser un cycle de fêtes du 15 mai au 30 septembre et à verser dans les caisses municipales 4 500 francs chaque année ainsi que la moitié de ses bénéfices nets afin de solder les dépenses faites pour la création du jardin.

D'autres particuliers, des sociétés obtiennent l'autorisation d'y donner des fêtes. En 1868, l'artificier Kervella organise six soirées pendant la foire de la Fête-Dieu et la semaine des courses. Il renouvelle l'opération en 1877. Les demandes sont fréquentes car tous les divertissements (sauf ceux du dimanche) sont payants (de cinquante centimes à un franc l'entrée) et connaissent un vif succès. Les entrepreneurs de fêtes publiques rentrent donc largement dans leurs débours. Tout cela ne peut se comprendre qu'avec un jardin entièrement clos de grilles, comme il l'a été jusqu'en 1967. Pour les fêtes, l'entrée ne se faisait plus que par des tourniquets-compteurs. Des chaises étaient louées dix centimes. Toute une "industrie" gravitait alors autour du jardin.

Vitrine des sociétés musicales

Le programme des fêtes est toujours à peu près semblable : musique d'abord - le jardin est la vitrine des sociétés musicales de la ville, illuminations, quelquefois bal, feu d'artifice. Certaines solennités sont l'occasion de fêtes beaucoup plus éclatantes, comme le centenaire de David d'Angers, le 12 mars 1888. Après le concert d'Angers-Fanfare dans un jardin féerique illuminé par des colonnes rostrales de trois cents lampions, quatre mille lanternes et six mille verres, un merveilleux feu d'artifice y est tiré. Tourbillons chinois, bombes tricolores, papillons, girandoles, brillantins, tableaux lumineux, romaines à étoiles multicolores embrasent le ciel. Au quatrième coup de feu, l'apothéose de David d'Angers est dessinée par trois mille feux, quarante chandelles romaines et quarante bombettes suivies d'un bouquet de deux mille étoiles multicolores. Pendant le final, cinq cent seize flammes rouges surgissent dans le jardin.

Après 1900, les fêtes sont peut-être moins "lumineuses", mais plus variées : fêtes des fleurs en 1913 et 1923, ballets parisiens de la Loïe Fuller en juin 1925, spectacles de "variétés", festival de danse, élections de la Reine d'Angers et des Fleurs (par exemple en 1963-1964), cérémonie du jumelage avec la ville de Pise (11 septembre 1982)…

Le kiosque transformé en tribune pour les fêtes vélocipédiques. Arch. dép. Maine-et-Loire et Arch. mun. Angers, coll. Robert Brisset, 9 Fi 901.

Jeux sportifs

On ne saurait oublier que le jardin du Mail fut aussi une terre d'élection des fêtes sportives : escrime sous le kiosque le 24 juin 1945, concours de jouets sportifs (bicyclettes à stabilisateurs, tricycles, cyclorameurs, patinettes à pédales…) en 1938 ou en 1960, mais surtout cyclisme. Chaque année depuis sa création en 1875, le Véloce-Club angevin donne ses courses vélocipédiques au Mail. "Tout le monde y est habitué, écrit son président Maurice de Farcy en 1905, et le cadre merveilleux que présente ce jardin au milieu des fleurs et de la verdure contribue pour une grosse part au succès de cette fête qui attire à Angers beaucoup de monde (…). Il est de nombreux spectateurs amis du sport qui viennent y assister, mais il en est également un grand nombre qui viennent quelques jours avant le concours hippique y chercher avec la fraîcheur des arbres l'occasion d'étudier leurs toilettes" (Arch. mun., série I, n° 64). L'intérêt du Mail réside aussi dans son espace clos, ne nécessitant pas d'installation spéciale pour lever les droits d'entrée. Pour la circonstance, le kiosque est transformé en tribune, ce qui n'est pas sans inconvénient. Les colonnes en fonte doivent être préservées par des enveloppes en tissu épais. Les lustres et appliques sont démontés. Vers 1910, des tribunes spéciales sont construites le long de l'allée principale afin d'éviter des dégradations au kiosque.